lundi 12 avril 2010

Paul Piché, l'artiste muri d'espoir


«J'attends le jour où le Québec sera un pays. Je l'attends comme on attends le printemps,» a déclaré l'auteur d'«Heureux d'un printemps» avant d'entamer son célèbre hymne à l'espoir. Car de l'espoir, le militant indépendantiste en était rempli en cette soirée du 9 avril dernier à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. L'auteur-compositeur était accompagné du bassiste Mario Légaré, du batteur Pierre Hébert, du claviériste Jean-Sébastien Fournier, du guitariste Rick Hayworth et de son fils Léo aux accompagnements de percussion et de guitare.


Dix ans après l'album «Le Voyage», l'artiste a bien muri. Il nourri son oeuvre de chansons accomplies qui témoignent d'une longue digestion des années ingrates (fin 80-début 90). Pour bien se comprendre, disons simplement qu'ils sont nombreux ceux qui n'ont jamais pardonné à Piché d'avoir rasé sa barbe. Mais ceux là font parti d'un public distinct car il y a bien deux Paul Piché : celui qui, avec sa barbe et sa guitare accoustique a inspiré nos chansons de feu de camp et celui qu'on entend à Rock-Détente avec figure bien rasée et beaucoup de synthétiseur. Chacun d'eux a son public et le spectacle n'en a laissé aucun en reste. On a eu droit à «Je lègue à la mer», «Un château de sable» et bien sûr «Sur ma peau», des airs que les nombreuses têtes blanches dans la salle ont chanté debout en tappant des mains pour battre la cadence. Heureusement, il y avait aussi «Mon Joe», «L'escalier», «Y a pas grand chose dans le ciel à soir» et bien sûr «Heureux d'un printemps».


Je dis bien «heureusement» car je suis demeuré marqué (voire traumatisé) par le passage de Paul Piché en 1995 (ou peut-être même 1996) à l'émission Chabada animée par Gregory Charles. Devant un feu de camp improvisé, le chansonnier était invité à chanter ses vieux airs avec sa guitare. Bafouillant les couplets, il avait dû concéder l'oubli de ses chansons célèbres. Or, ce soir là à la salle Wilfrid-Pelletier, le troubadour a chassé ce mauvais souvenir en se présentant seul sur la scène au retour de l'entracte. S'asseoyant sur un tabouret avec sa guitare, il était heureux «de pouvoir jouer pour une fois du Paul Piché», a-t-il déclaré avec humour en ajoutant que, contrairement à lui, on avait eu le loisir de faire la même chose autour d'un feu de camp. Je me suis alors réconcillié avec le passé.


La voix de l'artiste demeure sa force première. Elle a accompagné la poésie allumée du nouvel opus «Sur ce côté de la terre» dont il a disséminé les compositions dans la soirée. «Je pense à toi», «Arrêtez» étaient tout à fait appréciables. Il y avait aussi «Jean Riant» que Piché a présenté comme l'histoire d'un menteur. «Jean Charest!» s'est écrié un spectateur dans la salle. On l'a tous bien rit. Surtout, peut-être, l'ex-député et vice-président du Parti Québécois Daniel Turp assis près de moi. On souhaite à ce dernier d'être possédé de la même sérénité qui a animé le coeur de Paul Piché ce soir-là. Guidé par l'espoir de jours heureux, Paul Piché n'en démord pas. Ce projet de société qu'il caresse, il le portera tout au long de cette tournée qu'il amorce... jusqu'à la prochaine fois.


(article rédigé pour Montrealexpress.ca disponible à l'adresse suivante : http://www.montrealexpress.ca/article-447803-Paul-Piche-lartiste-muri-despoir.html)

mardi 6 avril 2010

La Fin


La fin du siècle dernier correspondait à la fin d’un millénaire. Les millénaristes orthodoxes en ont appelé au jugement dernier tel qu’il y a mille ans auparavant. La fin apparaît aussi dans l’hégémonie fracturée des idéologies triomphantes. Si le capitalisme s’impose de plus en plus comme doctrine socio-économique, les principes individualistes qu’il véhicule sont proprement postmodernes. Nous sommes épris collectivement et individuellement de l’obsession de la finitude. Une obsession constamment réactualisée tout au long de l’histoire humaine qui s’est définit entre deux certitudes: notre naissance et notre mort éventuelle.


Le texte signé par Alexis Martin et mis en scène par Daniel Brière élabore différents tableaux où les acteurs de la distribution multiplient les incarnations pour contextualiser le concept de la finalité. Un journaliste radiophonique (Daniel Brière) conteste le virage populiste de sa station. Il quitte son poste avec fracas sous les cris de son patron (Michel charrette), qui prendra la nouvelle comme une rupture, pour devenir journaliste scientifique, dernier bastion d’une rigueur que le métier se doit d’incarner. Ce faisant, il quitte son amante (Sharon Ibgui) qui se plaint de l’insensibilité de leurs ébats et dont les réflexions sur la confusion sexuée inspirera un incontournable dialogue philosophique avec un ami Alexis Martin (un rôle récurrent mais toujours rafraîchissant). Ce dernier donnera un exposé sur la cosmogonie selon le philosophe grec Empédocle selon qui la matière forme un tout uni par l’amour et dissout par la haine. Nous assistons aussi à deux scénaristes (Michel Charrette et Sharon Ibgui) pressés par une productrice de cinéma (Marie Brassard) qui cherche à faire le film catastrophe de l’été. Il y a aussi une discussion de taverne où Daniel Brière parle d’un pilote de brousse qui chasse l’angoisse de l’écrasement de son avion en se prétendant prématurément mort. Brière revient sous la forme d’un personnage aux allures du patriote d’Henri Julien, présenté par Marie Brassard comme le visage archaïque du Québécois. Le vestige d’une identité nationale.


Tout au long de la pièce, une boue tombe et se répand sur une grande table ronde au centre de la scène. Cette «Schnoute» ainsi décrite dans le programme de la pièce est présentée comme une recette originale préparée pour l’occasion (la recette y est même indiquée!). Cette matière informe, métaphore du monde en éclatement, est emblématique de sa décomposition. Un monde en vue d’être transformé car la finalité des choses s’inscrit dans une dynamique de renouvellement perpétuel.


La mise en scène est dynamique et stimulante. Son traitement tangue entre le discours intellectualiste et le traitement dérisoire. Un habile dosage qui permet au spectateur de ne pas succomber lui-même à l’angoisse de la fin. Il serait même plutôt tenté d’en redemander.


«La Fin» est présentée à l’Espace Libre jusqu’au 24 avril.


(texte rédigé pour le site Montrealexpress.ca disponible à l'adresse suivante : http://www.montrealexpress.ca/article-446199-La-Fin.html)

samedi 6 mars 2010

Artères Parallèles

Du 3 au 20 mars, au Théâtre Prospero, est présenté Artères Parallèles d'après un texte d'Annick Lefebvre et mise en scène par Maude Gareau. La pièce d'une durée de deux heures sans entracte raconte la difficile existence de deux personnages, Laurent (interprété par Mathieu Lepage) et Anne (interprétée par Laetitia Bélanger et Louise Proulx), qui partagent un discours des origines difficilement assumé. Chacun ayant vécu une rupture émotionnelle commune qu'ils ont colmaté avec un imaginaire morcellé qui se voulait le complément de la perte d'un être cher. Pour Laurent, il s'agit de son père, Philipe, que la mort a saisi alors qu'il n'était qu'un enfant alors que, pour Anne, c'était l'homme dont elle était amoureuse malgré qu'il ait fait sa vie dans les bras d'une autre femme. Anne ne l'a jamais accepté. Pour combler cette disparition, elle a accouché l'illusion d'Estelle qui a bercé la filiation de cet amour regretté et qui, par extension, devint pour Laurent une soeur imaginaire.


Louise Proulx assume le rôle d'Anne, une dame agée affligée par la démence que guette l'alzeihmer. Elle réanime les souvenirs corrompus par ce refus fondateur dans lesquels Laetitia Bélanger incarne la figure référentielle des épisodes hachurés de sa jeunesse, entrecoupés des scènes de Laurent (Mathieu Lepage) qui, à la différence d'Anne, évolue sous nos yeux dans une chronologie saisissable.


Les personnages évoluent dans un décor commun meublé d'une multitude d'artifices qui se prètent aux différentes scènes. On pourrait reprocher la surcharge de certains éléments qui se veulent une béquille symbolique au texte. Je pense, entre autre, à ce noeud de chaînes dominant l'espace scénique que les personnages dénouent au fur et à mesure de l'évolution de la pièce. La musique meuble parfois efficacement le contexte lorsqu'elle n'est pas simplement esthétique. Pour ce qui est de l'apparente déconstruction de l'histoire, la conclusion a le mérite de résorber toute cumulation de confusion. Heureusement, la ponctuation d'un humour circonstanciel permet de tempérer la lourdeur du tragique. On sort du Prospero la conscience tranquile. Artères Parallèles est stimulant intellectuellement et mérite d'être applaudit pour sa créativité et son audace.


(texte rédigé pour Montealexpress.ca disponible à l'adresse suivante: http://www.montrealexpress.ca/article-437599-Arteres-Paralleles.html)

dimanche 21 février 2010

L'Autre Saint-Jean, édition 2010. Commetra-t-on les mêmes erreurs?


En tant que citoyen de l'arrondissement Rosemeont-Petite-Patrie. Je prends la peine d'écrire mon espoir de voir notre Fête Nationale célébrée comme il se doit cette année. Les déboires médiatiques entourant la mise en place de l'événement «L'Autre St-Jean» et la présence d'artistes anglophones de Montréal. Comme dans toutes dérives médiatiques, les mots ont été très durs. On a même parlé de «bilinguiser» notre fête nationale. Étant donné la décision de renouveler l'expérience cette année, j'espère que certaines valeurs seront respectées quant à la façon de nous célébrer.

Or, je ne crois pas que c'est une question de «bilinguiser» quoi que ce soit mais bien de cerner les valeurs à célébrer. On peut très bien avoir un Festival des Voix d'Amérique pour faire valoir les valeurs partagées entre une culture francophone et anglophone du continent nord-américain et, pourquoi pas, la présence massive d'une culture latine issue de l'Amérique du Sud.

Mais on se tue depuis 1834 (littéralement) à faire valoir notre culture nationale intégrante et intégrée dans le paysage Québécois. Le jour de notre fête nationale, on ne fête pas n'importe quoi. Et on ne chante pas n'importe quoi non plus.

J'avais la même opinion face à la commémoration de la bataille des plaines d'Abraham avec une reconstitution guerrière : elle aurait bien pu se faire un autre jour dans un cadre ludique. Les détracteurs avaient bien raison de dire que ce genre de chose s'était réalisé ailleurs. Mais le jour même de cette commémoration est un espace de réminiscence solennelle. Un devoir de mémoire et de respect. Il y a des événements qui servent à remettre les pendules à l'heure. Et notre Fête Nationale est la pionnière de cette mission.

Les mots de Mario Beaulieu méritent d'être réactualisés. Rien n'empêche de souligner la contribution culturelle de tous les peuples venus enrichir notre patrie - les patriotes n'étaient-ils pas constitués d'une union plurielle -, mais la réalité socio-culturelle confirme notre mollesse collective face à l'Histoire. En 1834, c'était également l'année des 92 résolutions des élus du Parti Patriote, avec les conséquences que l'on connait. Les rébellions de 1837-1838. Pour certains d'entre nous, le rêve républicain demeure bien réel et la déclaration d'indépendance d'alors rédigée par Robert Nelson répondait à une réalité antérieure. Soulignons, entre autre chose, la formation d'un Bas-Canada bilingue.

Nous n'en sommes plus là. Lors des balbutiements du Mouvement Souveraineté-Association (MSA), René Lévesque avait parcouru le Canada pour exposer aux minorités francophones la nécessité de créer un État francophone qui agirait comme repère identitaire, un peu comme les juifs qui ont bercé le rêve d'Israël pendant presque deux millénaires (c'est fou comme j'ai peur de subir l'affaire Michaud quand je fais de tels comparatifs).

J'en profite pour déplorer une anecdote malheureuse. J'ai «osé» dénoncer les propos d'un membre de Lake of Stew qui a déversé son fiel sur la mémoire de René Lévesque lors d'une entrevue avec Bang Bang en plus de déclarer que la nationalisme Québécois était mort (pourquoi voulait-il fêter la fête nationale dans ce cas?). J'ai aussi déploré la présence massive de policiers, de clôtures et de gardiens de sécurité qui m'avaient empêcher d'apporter mon drapeau sur le site. J'ai dénoncer cela sur la page Facebook du maire François Croteau que j'ai supporté et que je supporte toujours depuis la campagne électorale dans le quartier Rosemont Petite-Patrie. Résultat: il m'a bloqué!

Il n'y a rien de pire que le sectarisme quand il se produit entre nous.

Mise à jour : M. Croteau a communiqué avec moi pour m'indiquer qu'il accuse une certaine paranoïa face à aux commentaires qui se retrouvent sous ses publications sur le site de Facebook. Suivant l'histoire d'un commentateurs qui a réouvert le «dossier Benoît Labonté» dans un commentaire laissé sur le profil de M. Croteau, celui-ci prend certaines précautions. et il est libre de le faire étant donné que cet espace du Web lui appartiens et il en est responsable.Éviter de voir des journalistes (d'un journal en Lock-out) remuer les braises de la controverse de l'année dernière. sur son dos est tout à fait normal.

Je pardonne.à M. Croteau et je prend la peine d'amender mon texte en conséquence. Ayant pris la peine de communiquer avec moi le motif qui l'a conduit à ce blocage, c'est tout à son honneur. Il faut dire que je n'étais pas tant choqué qu'intrigué par sa réaction car j'ai toujours voulu nuancer ce débat.

Morale de cette histoire : maudits journalistes, que dire, maudits scabs!

Voici, d'ailleurs, son explication de la situation :

« En tant qu’élu municipal, il serait inacceptable de refuser à une OSBL de tenir un événement sur la base idéologique ou partisane. Dans la mesure ou un événement respect les règles prescrites, ce serai antidémocratique de refuser. Ce serait même dangereux pour la liberté de le faire. Cela n’a aucun lien avec une allégeance nationale! Autre précision, ce n’est pas C4 production qui organise cet événement, mais bien une OSBL. Ce n’est pas non plus la société culturelle Louis-Hébert. Il faut également préciser que l’Autre St-Jean n’est pas reconnu par le Mouvement national des Québécois (MNQ). En ce sens, cette fête n’est pas reconnue comme une fête nationale. Il s’agit, comme le nom le dit, une autre St-Jean. Nous avons le droit de le dénoncer et la meilleure façon d’exprimer notre désaccord, outre le dire, c’est de ne pas y participer. Il y aura une fête nationale au parc Molson, et ce, sous l’égide du MNQ. Cette fête sera LA fête nationale dans Rosemont-La-Petite-Patrie. Pour ce qui est des propos de M. Beauregard, j’ai écrit à ce dernier pour expliquer les raisons. Il y a eu, il y a 3 semaines, des personnes ont fait des débats virulents sur mon mûr FB. Ces débats se sont retrouvés en première page du Journal en lock-out. Dans ces circonstances, je fais un excès de zèle sur le contrôle de mon mur, et j’en suis désolé. Depuis ce malheureux événement, j’exerce une excessive prudence qui me rend moi-même inconfortable. Sincèrement désolé pour ceux qui se sentent brimés. Désolé envers M. Beauregard. Mon objectif n’est en aucun cas de censurer le débat, bien au contraire. Pour la suite des choses, continuez à vous exprimer, heureusement, notre démocratie nous le permet. Vivement les débats pour faire avancer notre société, et ce, dans le respect de tout un chacun.»

mercredi 17 février 2010

Jerk, ou le théâtre de la folie meurtrière


«Cette incapacité qu'ont les êtres violents de comprendre leur propre violence ne doit pas surprendre. La violence rend aveugle, elle voile tout d'un profond mystère. L'être violent se consume tout entier dans son action qui ne laisse aucune place au langage et à la mémoire.» (GERVAIS, Bertrand. La ligne brisée: labyrinthe, oubli & violence. Logiques de l'imaginaire)


Nous sommes étudiants dans une classe de psychologie de l’Université de Houston. Dans le cadre d’un enseignement sur la mise en pratique des théories freudiennes, nous avons été conviés à assister à une représentation théâtrale organisée par David Brooks, un prisonnier incarcéré à vie pour sa responsabilité dans le meurtre d’une vingtaine de jeunes hommes de son âge. Habile marionnettiste, doué pour la ventriloquie, David nous raconte son histoire. C’est dans ce contexte que l’auditoire a été invité à participer, d’une certaine manière, à cette expérience théâtrale.


La pièce «Jerk» est une création de Gisèle Vienne, d’après une nouvelle de Dennis Cooper, librement inspirée des événements entourant le meurtrier en série Dean «Candyman» Corll. L’interprétation de cette pièce reposait sur la seule présence de Jonathan Capdevielle qui s’investissait dans le rôle de David Brooks, un des complices de Dean Corll.


Jonathan Capdevielle était assis devant nous sur une chaise modeste avec, à ses pieds, un radio-cassette, un sac et ses marionnettes. On nous distribua ce que je croyais être d’abord le programme de la pièce mais, en réalité, il s’agissait d’un document pour le cours : un fanzine rédigé par la main de David Brooks, qui devait servir de complément à la pièce dont il nous invita à lire un extrait avant de nous introduire dans son univers. Étant un lecteur plutôt lent et facilement distrait, j’avais une certaine difficulté à m’immerger dans le court texte. Cependant, la lecture de la deuxième partie du récit nous a permis de profiter d’un certain répit à la violence qui nous happait de plein fouet. Néanmoins, je pu relire à mon aise le document à tête reposée et remettre en perspective la suite des choses.


Dans une Amérique des années 70 qui fait suite à l’ère des révolutions avortées, des révolutionnaires assassinés ou suicidés, David, jeune adolescent, assistait avec sa caméra à des séances de torture organisées par Dean auxquelles participaient aussi Wayne, un comparse de David. L’étendue des crimes perpétrés ne passait pas seulement par le viol et le meurtre, mais aussi dans le consentement des victimes et la routine meurtrière. Devant l’expérience de l’horreur, nous devions comme spectateur faire l’effort de traverser le mur des représentations pour ressentir le confinement intérieur de la perversion. Si l’expérience a su tirer quelques gloussements de rire, c’était surtout par la situation absurde de voir une marionnette se masturber pendant qu’une autre sodomisait sa victime.


Toute l’efficacité de la pièce reposait sur les deux axes de la représentation que sont l’acteur et le spectateur. L’interprétation de Jonathan Capdevielle était somme toute plus qu’efficace pour ainsi incarner à lui seul le climat angoissant avec une panoplie de médiums. Le fanzine, la musique électronique et expérimentale (une signature de Peter Rehberg), les marionnettes et la voix de Capdevielle agissent pour stimuler l’imaginaire du spectateur. Sur ce dernier point, la performance de Capdevielle est tout à fait remarquable. Il parvient à contextualiser l’ambiance sonore des scènes de torture avec les couteaux qui fendent la chair, les grognements et les gémissements. Mais aussi, sa salive devenait à la fois le sang des abusés et le sperme des meurtriers tout en demeurant immobile sur sa chaise.


En deuxième partie, le récit de David n’était plus que pure représentation mentale par une performance de ventriloquie. L’expérience était à son comble puisqu’elle dépassait l’espace de la représentation désincarnée par une stimulation imaginaire. Pour ma part, j’avais le «motton» et j’ai fait de mauvais rêves.



(article paru sur le site montrealexpress.ca à l'adresse suivante : http://www.montrealexpress.ca/article-432689-Jerk-ou-le-theatre-de-la-folie-meurtriere.html)

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J'ajoute la critique d'Alexandre Cadieux que je trouve complémentaire à la mienne et qui comble certaines nécessités que j'ai du laisser en plan, faute de temps (article paru dans Le Devoir à l'adresse suivante : http://www.ledevoir.com/culture/theatre/283328/theatre-du-sang-plein-les-mains)

Du sang plein les mains

par Alexandre Cadieux


La sordide anecdote suscite l'effroi: le complice emprisonné de deux tueurs en série particulièrement sanguinaires théâtralise son vécu à l'aide de marionnettes. Par-delà l'horreur, le spectacle mis sur pied par la metteure en scène française Gisèle Vienne et interprété par l'impressionnant Jonathan Capdevielle table sur un extraordinaire réseau de sens tissé entre manipulation, représentation, projection et soumission.

Dans le Texas des années 1970, le jeune homosexuel David Brooks a filmé les atrocités commises par les psychopathes Dean Corll et Wayne Henley, petit ami de David. En cette qualité de témoin et d'acteur, il restitue sur scène, sous les traits de Capdevielle, la trame de ces terribles nuits. Son médium n'est pas cinématographique mais marionnettique, et son corps devient sous nos yeux un éprouvant champ de bataille sexuel et meurtrier.

Corll, éloquent et charismatique, tenait sous sa coupe les deux jeunes hommes, usant d'eux à sa guise grâce à d'envoûtantes théories sur la possession des corps et des âmes. L'étrange chaîne que Jerk donne à voir au spectateur est celle d'un comédien interprétant Brooks qui anime une marionnette représentant Dean Corll qui, se saisissant grâce à ses bras de chiffon d'un second pantin figurant sa victime, se met à la faire parler en lui imprimant la personnalité d'une vedette de la télévision. En une formidable démonstration de théâtre pauvre, ces matriochkas démoniaques fascinent et répugnent tout à la fois.

Dans la seconde partie du spectacle, les cadavres de ses poupées à ses pieds, l'acteur change de technique et entame une seconde narration, livrée cette fois en ventriloquie. Le visage soudain aussi inanimé que celui de ses êtres miniatures, Capdevielle balaye la foule d'un regard vide alors que sortent de sa gorge les différentes voix des protagonistes de la cauchemardesque équipée. Encore une fois, ici, qui domine qui? Qui projette quoi?

Soutenu par une bande sonore dont il pourrait facilement se passer, Jonathan Capdevielle fait preuve d'une maîtrise et d'un investissement exemplaires dans ce rôle difficile. Jerk, importé d'Europe par les soins de Jack Udashkin du théâtre La Chapelle, restera gravé dans les mémoires grâce à l'alliage particulièrement percutant de son fond et de sa forme explorant à la fois les tréfonds de l'âme humaine et les ressources de l'art théâtral.

vendredi 5 février 2010

Seulement 40 000?


Un peu avant la période des fêtes, le député de l'Assemblée Nationale dans la circonscription de Chambly, Bertrand St-Arnaud, a employé un des nouveaux outils de la réforme parlementaire de 2009 afin d'offrir aux députés de lancer en ligne une pétition électronique reconnue par l'Assemblée Nationale, l'objectif étant d'offrir des moyens modernes pour augmenter la présence des représentants du peuple dans la sphère publique (l'Assemblée Nationale ne reconnaissait jusque là que les pétitions sur papier). Dès que cet outil fut mis à la disposition des députés, monsieur St-Arnaud a mis en ligne une pétition pour exiger du gouvernement qu'il mette en place une commission d'enquête publique sur la collusion dans le milieu de la construction.

L'une des contraintes qu'impose l'Assemblée Nationale aux pétitions électroniques est une présence limitée par le temps. En effet, au delà une certaine date, la pétition est retirée du site internet de l'Assemblée Nationale. Aujourd'hui, la pétition de monsieur St-Arnaud a été retirée. Les médias l'ont dit d'une même voix : 40 000 signatures est un bien petit nombre compte tenu de l'unanimité des appuis à la tenue de cette commission.

Mais faut-il vraiment s'en étonner? Bien que l'utilisation des médias électronique soit appelé à être utilisé par la plus jeune génération, cette pratique n'est pas généralisée. Il y a 10 ans, on parlait du clavardage comme une pratique marginale. Depuis, les médias se sont joints dans la mêlée mais cela veut-il dire que la population a fait le saut unilatéralement? Non, bien sûr, car il y a encore plus de gens que l'on crois qui ne font pas un usage courant des médias électroniques. J'aurais été surpris d'apprendre que ma grand-mère vieille de 80 ans ait pu être appelée à aller sur internet malgré l'intensité du scandale qui se déroule dans le milieu de la construction.

Dans son dernier livre La Souveraineté du Québec, Jacques Parizeau rappelle qu'il y a 20 ans, le Parti Québécois avait cumulé environ un million de signatures pour obliger le gouvernement de Robert Bourrassa à maintenir sa promesse de tenir un référendum sur l'avenir du Québec selon une recommandation de la commission Bélanger-Campeau. Comment a-t-il pu y arriver? Les militants ont occupé les centres d'achats, les bouches de métro, les perrons d'église et les assemblées citoyennes. Mais aussi, toute la société civile a mis l'épaule à la roue : les syndicats, les étudiants, les retraités et tous les autres groupes citoyens ont participé à cette campagne de signatures.

Or la leçon demeure que la modernité n'a pas tout sacrifié au nom du virtuel. Les 40 000 signatures sont un indice de l'impact du web sur la société civile. Cela prouve que nous ne sommes pas rendu comme peuple des accros exclusif à tout ce qui se déroule sur internet. Il y a encore moyen de cumuler les appuis en faveur de cette commission d'enquête malgré tout. Seulement, il faudra se résoudre à ne pas négliger d'employer des méthodes éprouvées par le passé. Encore faut-il le vouloir vraiment.

jeudi 21 janvier 2010

Le Vent du Nord

Le 20 janvier dernier au Cabaret La Tulipe avait lieu le spectacle du groupe traditionnel Le Vent du Nord mis en scène par Michel Faubert. Le groupe interprétait pour l’occasion des chansons de son dernier opus La Part du Feu et nous saluions avec eux ce retour au pays après avoir parcouru le monde pour présenter des éléments originaux de notre culture nationale.

J’ai connu Nicolas Boulerice entre 2001 et 2002 alors que nous travaillions ensemble au Cabaret du Roy, restaurant d’inspiration de l’époque de la Nouvelle-France situé près du Marché Bonsecours dans le Vieux-Montréal. À titre d’animateur et de musicien, il jouait de cet instrument particulier que constitue la vielle à roue, un instrument vieux de l’époque du Moyen Âge, une sorte de violon mécanique où l’archet est remplacé par une roue de bois actionnée par une manivelle et où les accords se font sur un clavier. Une particularité compte tenu de sa rareté mais néanmoins un instrument tout à fait moderne qui en fait un accompagnateur idéal dans les grands ensembles. J’ai le souvenir d’un soir où Nicolas jouait seul dans la salle à dîner pendant que les clients se dévouaient à leur repas. À leur insu, l’air qu’il jouait s’était métamorphosée en thème inaugural de Star Wars. Personne ne s’en est aperçu. La vielle à roue accomplissait-elle trop candidement son rôle d’accompagnement ou considérait-on le son émis par l’instrument comme étant indistinctement archaïque et exotique? Il n’en demeure qu’on rigolait bien dans les cuisines parce que Nicolas était parvenu à faire du neuf avec du vieux

Dans son tout récent essai La souveraineté du Québec, Jacques Parizeau nous rappelle qu’«il a fallu pas mal de temps pour accepter l’idée que la plus importante de toutes les ressources naturelles, c’est la matière grise de l’ensemble de la population.» Il serait faux de croire que notre génie est monolithique et récent. Il est issu d’un long métissage culturel issu des vieux pays de l’Europe et des peuples fondateurs du Québec. Depuis sa fondation en 2002, Le Vent du Nord perpétue sa mission de faire découvrir des œuvres issues de notre tradition orale ou de notre répertoire traditionnel. Parfois aussi, il compose des œuvres originale : il fait du neuf avec du vieux.

Le Vent du Nord, c’est Simon Beaudry, Olivier Demers, Réjean Brunet et Nicolas Boulerice, des musiciens multi-instrumentistes qui passent entre deux chansons du piano à la mandoline, de la bombarde à la basse ou bien encore de la vielle à roue à l’accordéon (et j’en passe). On se passe le micro et on tape du pied. La mise en scène austère ne plaçait aucun musicien devant les autres et laissait toute la place aux harmonies de groupe. Il faut saluer la qualité sonore impeccable et la langue articulée des chanteurs.

Avoir été un véritable critique musical, j’aurais dit du Vent du Nord qu’il fait du «neo-trad fusion aux tendances progressives» mais ce serait confondre les gens sur leurs attentes. Je m’en tiens à dire que le Vent du Nord fait du neuf avec du vieux. Il n’a rien à envier aux autres genres musicaux et pourrait rejoindre des adeptes de tous horizons qui sauront tendre l’oreille. On pourrait faire un rave avec leurs ambiances instrumentales ou faire un cours d’histoire sur une de leur chanson. J’ai d’ailleurs apprécié entendre le récit des travailleurs du début du siècle dernier qui sont partis aux États-Unis faire fortune et qui n’y sont jamais revenus. Comme le disait Boulerice, «nous serions 14 millions de Québécois aujourd’hui». Mais on s’amuse aussi, et surtout, lorsqu’on entend, entre autre, l’histoire du coquin qui s’est déguisé en curé pour profiter des secrets de la confesse.

En témoignage de leurs rencontres d'outre-mer, un groupe de joueurs de cuivres français s’est joint aux membres du Vent du Nord vers la fin du spectacle le temps d’une chanson. Un beau témoignage de camaraderie pour cette belle soirée qui saurait profiter à tous et surtout à notre héritage culturel!

(article paru sur le site Montrealexpress.ca : http://www.montrealexpress.ca/article-423631-Le-Vent-du-Nord-en-concert.html)