mercredi 28 octobre 2026

Janette, une transfuge de classe?

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20260122/janette-une-transfuge-de-classe 


« Les discussions autour de la dinde », c’est ainsi qu’on résume les échanges portant sur l’actualité lors des partys de famille à Noël. Ça constitue un baromètre complémentaire au Bye Bye à savoir ce qui a marqué l’année qui s’achève. Chez nous, à Noël, on s’est attaqué au cas de Jean-Philippe Pleau et son roman Rue Duplessis. Ma petite noirceur. (2024).

Dans cet essai autobiographique, Pleau retrace le parcours de son enfance à Drummondville jusqu’à l’obtention de son doctorat en sociologie et sa position d’animateur d’une émission philosophique à Radio-Canada. Avec le sociologue français Pierre Bourdieu en main, il analyse son histoire comme le récit du passage d’une classe sociale à une autre.

Là où ça coince, c’est cette idée même de classe sociale revendiquée comme une certitude. Pleau est-il comme le mousquetaire Porthos ou Barry Lyndon, dans le film de Kubrick, qui obtiennent des titres de noblesse?

Et avec elle, dans l’analyse de Pleau, vient un divorce social. Il n’y a pas de retour en arrière. Maintenant, Pleau regarde la mythologie et les superstitions de sa famille comme les conséquences d’une pauvreté culturelle et économique. Il voit ses propres conditionnements comme une tare et considère ceux de ses parents avec empathie (certains dont je suis diraient avec mépris).

Au cours de l’année 2025, on a pu entendre ici et là certaines critiques à propos de la proposition de Pleau. Certaines portaient sur la condition économique de sa famille (ses parents étaient propriétaires), d’autres, sur l’idée de fracture entre deux mondes et la souffrance qui l’accompagne.

J’entendais récemment Gérald Fillion confier à Jean-Philippe Dion à l’émission L’autre midi à la table d’à côté qu’il ne regardait pas son enfance dans un milieu populaire avec dépit. Il vit très bien avec son passé.

Pour ma part, ayant vécu un parcours similaire à Pleau, je ne vois pas mon passé avec condescendance. Comme Gaston Miron l’a fait avec sa poésie, le passé est le territoire de mon imaginaire.

Pleau a raconté l’engouement qu’a suscité son livre dans les salons du livre. Les gens venaient, disait-il, lui raconter des anecdotes qui rejoignaient ses propres constats. Et c’est bien! Il ne faut pas ignorer l’attrait pour parler de notre manière d’être comme société.

L’auteur mérite son succès. Une partie de l’intérêt que suscite son ouvrage est qu’il s’inscrit dans une démarche entreprise, entre autres en France par Édouard Louis avec Pour en finir avec Eddy Bellegueule (2014) ou l’œuvre autobiographique d’Annie Ernaux. Au Québec, on pourrait évoquer Caroline Dawson avec son récit Là où je me terre (2020).

Entendre Édouard Louis évoquer lui-même Ernaux, Dawson et Pleau au micro d’Émilie Perrault (Il restera toujours de la culture, 2 décembre) vient renforcer ce concept. Louis évoque à son tour la souffrance corolaire à ce passage entre deux mondes. Il y a un aspect émotif à considérer. Il faut savoir que, pour Édouard Louis, son passage d’une classe sociale à l’autre est symbolisé par un changement de nom, soit d’Eddy Bellegueule à Édouard Louis.

La vie du livre de Jean-Philippe Pleau s’est prolongée en 2025 avec une adaptation théâtrale. Marie-Ève Milot a mis en scène le texte de Pleau au théâtre Duceppe avec, entre autres, Pleau lui-même sur scène. C’est un projet intéressant où l’essayiste semble avoir pris en considération les critiques à l’égard de son travail en raison des pointes d’humour qui ont accompagné la pièce.

La pièce sera en tournée ce printemps au Québec. Elle défie la lecture catastrophique du milieu culturel avec tous ces projets annulés d’arts vivants faute de financement.

Si le théâtre Duceppe a visé juste avec la production de Rue Duplessis, il ne s’est certainement pas trompé avec la pièce Janette de Rébecca Déraspe. Cette création théâtrale a été jouée une première fois en 2024 et des dates de représentation sont annoncées pour 2026.

La pièce retrace le parcours de vie de Janette Bertrand en l’inscrivant dans l’histoire sociale québécoise, plus particulièrement l’histoire du féminisme québécois. Mais ça n’a rien d’une fresque historique. Ça ressemble plutôt à un gros souper à la manière de Parler pour parler.

Il y a un côté populaire à l’ambiance générale. Quand on arrive, certains comédiens sont déjà là. Ils accueillent le public. Certains spectateurs sont d’ailleurs bien en avant et interagissent avec la scène : pour eux, il n’y a plus de quatrième mur. Pour eux aussi, un repas leur est servi par les acteurs dont le rôle de serveur n’en est qu’un parmi tant d’autres dans l’accompagnement de Guylaine Tremblay, qui interprète Janette Bertrand.

Alors qu’ils font le service aux tables, partout dans la salle, on sent par-ci par-là les effluves de son rôti de bas de palette cuit avec la soupe à l’oignon. La popularité de cette recette rappelle l’invention présumée du pouding chômeur de Bertha-Andréa Bourgie, épouse de Camilien Houde : un coup de pouce aux ménages à faible revenu, tout particulièrement aux femmes qui devaient composer avec ce qu’elles pouvaient pour nourrir la famille.

Alors, Janette, une transfuge de classe? Cette odeur de rôti qui embaume la salle évoque-t-elle un souvenir misérable? On a généralement une meilleure considération pour la cuisine de maman. Elle prend d’habitude des considérations épiques dans nos souvenirs d’enfant, bien que certains diront avoir été plutôt marqués par la mauvaise cuisine de leur mère (c’est peut-être le cas de Pleau, qui sait?).

Si j’évoque ce souvenir furtif de la pièce, c’est que, avec le recul, il résume l’impression que laisse Jannette généralement chez les gens, une impression que Rébecca Déraspe a certainement voulu communiquer à travers sa pièce : l’étreinte de Janette sur les autres est altruiste, empathique, humaniste.

Dans toutes les cultures du monde, faut-il le rappeler, manger est au cœur de la dynamique des sociétés. La simplicité d’un rôti de porc fait par Janette, quand c’est fait avec amour, ça ne se refuse pas!

Il n’est pas nécessaire de rappeler ce que Janette a laissé comme marque dans nos vies. La pièce de Déraspe a confirmé cette vision rassembleuse de la société qu’a voulu communiquer Janette Bertrand, une société qui n’est pas faite de castes.

Hockey, poutine, Céline

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20260611/hockey-poutine-celine 


J'enseigne le français au niveau collégial. Dans mon cours de littérature québécoise, je démontre comment l'identité québécoise a évolué à travers ses différentes natures qui l'ont constituée. Ses différentes natures sont les noms qui ont consacré l'existence de ce peuple francophone en Amérique.

Jadis, les premiers Français, les Canadiens, les Canayens, les Canadiens français.

Dans la littérature orale et écrite, on retrouve dans l'imaginaire qui habite les œuvres des figures récurrentes qui permettent de s'amuser à circonscrire notre identité antérieure, les prémisses de notre identité actuelle.

Ce n'est pas une science exacte, mais il y a quand même des évidences. La religion catholique a défini notre moralité et notre système de valeur que la langue française a mis en mots.

Donc, pour faire court, la religion et la langue nous définissaient.

Avec la Révolution tranquille et l'adoption de la Charte de la langue française, le Québec s'est davantage défini par la langue française. La religion est toujours présente, mais elle a nettement perdu de son influence, malgré les quelques soubresauts que nous offre l'actualité (les déchirements autour du crucifix à l'Assemblée nationale, la prière au conseil de ville de Saguenay). C'est une posture évolutive.

Et au regret de déplaire à certains politiciens, la laïcité n'est pas un trait identitaire. On pourrait dire la même chose de la sociale-démocratie. Est-on moins québécois quand la droite est au pouvoir? Après combien de coupure dans nos services sociaux ne serait-on plus québécois? Vous voyez le portrait.

La laïcité, la sociale-démocratie, dans les deux cas, ce sont davantage des principes politiques que des caractères identitaires.

D'ailleurs, cette idée de définir le Québec par son caractère social-démocrate a été proposée par un documentariste de la génération X dans la pièce Un nouveau jour (2025), écrite par Jean-Philippe Baril Guérard. Ce personnage est mandaté avec trois autres personnes issues de milieux différents pour produire le spectacle de l'avènement du pays du Québec après un vote référendaire donnant le oui gagnant avec 52% d'appuis.

Si Terre-Neuve a pu entrer dans le Canada avec 52%, le Québec peut en sortir avec 52%. Mais ça, c'est un autre sujet!

Hockey, poutine, Céline

Jean-Philippe Baril Guérard, auteur des romans Royal (2014) et Manuel de la vie sauvage (2018), est un habitué des œuvres percutantes et frontales. Il a lu Joyce Carol Oates, dans le style de son American Psycho (1991), et ça parait.

Je précise pour donner une idée du ton qu'il a donné à sa pièce. Il offre un portrait cynique d'une situation qui est celle d'organisateurs blasés et incompatibles.

Il y avait ce publicitaire autour de la table, mais aussi une Franco-ontarienne québécoise d'adoption et de cœur, une célèbre animatrice télé de Radio-Canada, un publicitaire anglophile, fils d'immigrant latino.

Ils ne savent pas vraiment pourquoi ils ont été choisis pour faire ça. Une chose est sûre: ce ne sont pas des volontaires et encore moins des zélotes!

Pour être honnête, le concept est un peu bancal. On assiste à une séance de remue-méninges (brainstorming) avec des gens peu inspirés qui expose l'avis de gens blasés qui ne savent pas par où commencer.

La question n'est pas « on célèbre quoi? », mais bien « on célèbre qui? »

Le publicitaire est probablement le seul à se sentir comme un poisson dans l'eau. Pour lui, c'est un petit lundi. Il résume ça ainsi (c'est un trait du métier): hockey, poutine, Céline.

C’est pour cela que le documentariste s’est écrié de désarroi en cherchant des valeurs supérieures, telles que la social-démocratie. C'est un peu n'importe quoi, lui fait-on remarquer. Mais que proposer en contrepartie?

Quelle culture québécoise?

Dans une de ses chroniques dans La Presse, Marie-France Bazzo a voulu prolonger le débat. Elle est sociologue de formation après tout. Ça compte.

Or, que fait-elle? Elle demande à une intelligence artificielle générative de lui répondre. Ça ne s'invente pas.

Malgré tout, elle en tire les épithètes francophone, collective, festive. Elle tricote autour d'eux avant de tomber dans le piège de l'association l'industrie culturelle et l'intangible définition de notre nature collective.

Toute sa réflexion la ramène avec contentement à ce constat : hockey, poutine, Céline. Comme si les États-Unis, c'était football, hot-dog, Elvis.

Dans la pièce Un nouveau jour, on revient à hockey, poutine, Céline par dépit. Les personnages finissent par avaler la pilule et, dès lors, ils en viennent à proposer quelque chose qui n'a rien à inquiéter les organisateurs de la Fête nationale sur les plaines d'Abraham.

Ce qui est étonnant dans le texte de Jean-Philippe Baril Guérard, c'est l'évolution de la réflexion. Quand ils tombent sur le sujet de la langue française, l'idée est écartée du revers de la main par le publicitaire. Le motif? Il y a d'autres pays francophones.

C'est un peu court comme réponse. Même l'IA de Marie-France Bazzo a fait preuve d'un peu plus d'égard pour le caractère francophone.

Dans le cours que je consacre sur la Révolution tranquille, je présente l'adoption de la Charte de la langue française comme un moment pivot qui a converti l'identité canadienne-française pour qu'elle devienne québécoise.

La langue, devenue le seul vecteur identitaire, devient un véhicule de convergence. Elle consacre que l'identité québécoise soit de nature civique et non plus ethnique.

D'un point de vue évolutif, c'est quand même formidable et ce fait seul mérite d'être célébré.

Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas d'autres facteurs, comme le territoire, le métissage culturel avec tous les peuples qu'on a rencontré, comme les Irlandais, les Wendats, les Anglais, les Abénaquis, les Cris (et ainsi de suite) qui ont croisé son histoire et qui ont édifié l'humeur collective.

C'est que le caractère français est structurant en soi, car ça vient avec une façon de nommer et d'exprimer le réel et le ressenti.

On pourrait même prétendre qu'il y a une façon québécoise de s'exprimer en anglais!

Pourquoi? Gaston Miron dénonçait l'omniprésence de l'anglais dans la sphère publique parce qu'elle venait avec un système de pensée, une syntaxe qui venait corrompre notre propre syntaxe. Son combat contre le phénomène du « traduidu » était davantage une affaire de syntaxe.

Maintenant, peut-on dire que l'adhésion au Québec français soit une réalité suffisamment acquise qu'elle s'exprime autrement qu'en français?

Existe-t-on même dans le silence?

Anaïs Barbeau-Lavalette, du folklore à l’éloge de la liberté

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20261027/anais-barbeau-lavalette-du-folklore-a-leloge-de-la-liberte 


C'était il y a vingt ans à peu près: la crise des accommodements raisonnables, la commission Bouchard-Taylor qui s'en est suivie et l'élection de 41 députés de l'Action démocratique du Québec.

On nous avait vendu la lassitude autour de la question « What does Quebec want? » pour imposer de se détourner de la question. Pour se tourner vers quoi? Vers nous-mêmes. Comme si c'était nous le problème. Tout est devenu prétexte pour se braquer, comme un bon vieux débat Québec contre Montréal, la gauche contre la droite, les wokes, les mondialistes, les incels, pro ceci et anti cela…

Il y a 20 ans, on parlait d'un Québec réactionnaire qui s'était exprimé à travers le coup de force des adéquistes de Mario Dumont. C'était le signe d'une redéfinition et d'une remise en question de notre vie commune en mettant derrière soi la question nationale. On promettait même la fin d'un cycle politique! Allait-on enfin cesser de tourner en rond avec le vieux débat de la question nationale?

Depuis lors, des initiatives comme le Moulin à Paroles en 2009, l'événement politique Nous? en 2012, juste avant le Printemps érable, qui a été un formidable laboratoire d'idées, tout cela visait à réfléchir au sens commun de ce qui forme notre existence comme société.

Tout cela pour nous conduire à l'élection d'une vingtaine de députés du Parti conservateur du Québec (PCQ) à l'Assemblée nationale, un parti absent de la carte électorale depuis près de cent ans. Déjà, le chef et député de Bellefeuille Éric Duhaime, a profité de la journée d'assermentation pour prendre la pose près du cheuf historique de l'Union nationale Maurice Duplessis.

Pour la petite histoire, c'est Maurice Duplessis qui a créé l'Union nationale en fusionnant le Parti conservateur avec l'Action libérale nationale. L'Union nationale a cessé d'exister en 1989. Un nouveau parti Union nationale a été créé en 2020, porté par une personnalité du web, qui semble en faire le parti d'un seul homme et qui ne mérite surtout pas davantage d'attention.

Un intéressant balado de Radio-Canada préparé et narré par Jean-François Nadeau sur Maurice Duplessis mérite l'attention de tout amateur d'histoire et de politique pour qui ces années n'étaient que La Grande Noirceur et rien d'autre. On en apprend entre autres sur les origines bourgeoises de Duplessis et qu'il y a peu d'archives sur l'élection de 1952, tant l'Union nationale s'était appliquée à effacer toute trace de ses activités frauduleuses et flagrantes.

NOTRE MAITRE, LE PASSÉ

Peut-être certains se rappelleront qu'il n'y a pas si longtemps, alors que François Legault se réclamait de Maurice Duplessis, certains fin finauds se questionnaient s'il n'était pas préférable de revenir à la notion de Canadiens français.

Bref, l'impression de progrès dans l'histoire collective en prend tout son rhume et son hoquet nous ramène là où nous ne le soupçonnait pas. Qui aurait cru qu'on trouverait du réconfort dans les discours de Lionel Groulx à travers son recueil de textes Notre maitre, le passé. Groulx voyait dans l'histoire nationale un outil pour comprendre le présent et envisager le futur, mais, en contrepartie, une source de méfiance envers tout ce qui s'en éloigne.

J'ai appris dernièrement que mon grand-père, Héliodore Gadbois, avait chanté au cours d'un épisode de la Soirée Canadienne, ce qui a initié une véritable chasse aux archives qui reste inassouvie à ce jour.

40 plus tard, la Soirée Canadienne est toujours d'actualité. Elle a été gardée vivante depuis sa dernière diffusion en 1983 à travers des chaines télé comme Prise2. Depuis l'avènement d'internet, différents extraits s'y sont retrouvés sur les plateformes de diffusion en ligne ou sur les réseaux sociaux.

Sur TikTok, le réseau social chinois dont l'algorithme est un véhicule de contenu toxique et addictif, certains passages de l'émission animée par Louis Bilodeau y ont été vus des millions de fois à travers le monde, comme celui du jeune Serge Veilleux, qui chante Le docteur Guérit-Tout.

On explique la fin de la diffusion de la Soirée Canadienne par l'époque post-référendaire, comme si tout le folklore qui avait habité le Québec jusqu'alors était devenu quétaine, voire honteux. Comme si le Québec lui-même dans sa nature entamait symboliquement une stratégie de repli.

Notre maitre, le passé, vraiment? L'expression s'en foutre comme dans l'an quarante, ça vous dit quelque chose?

LA FATIGUE CULTURELLE DU CANADA FRANÇAIS

Ce traitement réservé à notre folklore, on en parle pourtant à chaque année durant le temps des fêtes. Permettez-moi de me faire visionnaire: on en parlera dans un mois ou deux quand, dans les différentes émissions de variétés, seront invités Yves Lambert, les membres du Vent du Nord ou tout autre groupe trad, juste « ben occupé » par la saison des partys des fêtes. On posera systématiquement la question: « Le trad, c'tu juste d'la musique du temps des fêtes? »

Le folklore québécois et la culture québécoise, c'est la même chose. Et il faudra répéter encore que la culture québécoise s'exprime dans les arts, mais pas seulement comme cela. C'est notre façon d'être, de paraître et de nous comporter qui définit notre nature profonde.

Alors, quand le folklore devient peu à peu un reliquat qu'on expose de temps à autre comme de la vaisselle de cristal réservée aux grandes occasions, c'est créer un effet de distance. C'est en faire un objet de méfiance ou de mépris.

Sommes-nous témoins d'une identité culturelle appelée à devenir hermétique, une source d'indifférence ou de moquerie? Sommes-nous toujours dans l'état des lieux que faisait Hubert Aquin dans son texte La fatigue culturelle du Canada français, évoquant une nation colonisée, coincée dans ses paradoxes?

PAS PERDUS

Ce rapport au folklore est sans surprise un des sujets traités dans la pièce de théâtre documentaire Pas Perdus d'Anaïs Barbeau-Lavalette et d'Émile Proulx-Cloutier, qui a fait un retour sur scène dernièrement. Cette production du Centre du Théâtre d'Aujourd'hui marque un retour après un passage, entre autres au Théâtre du Nouveau Monde. La pièce jouit aussi d'une adaptation vidéo accessible depuis le site internet de Télé-Québec.

Pour résumer, la pièce raconte le rapport qu'entretiennent quelques gigueurs avec cette forme ancienne de danse. Elle raconte aussi le parcours unique de chacun de ces artistes à travers une entrevue qu'ils accordent à Anaïs Barbeau-Lavalette. Ils parlent de leur art et de leur vie et, à travers ces échanges, il y a une réflexion sur le sens de la vie, la vocation, le temps, la mémoire, la tradition.

Il y a Réal qu'on voit tresser une raquette en babiche, un autre art qui a la vie dure. Et pourtant, comme il le dit lui-même, il n'y a rien de mieux pour aller dans la neige hors sentier! Réal agit comme aidant naturel pour son épouse atteinte d'Alzheimer. Jusqu'ici, l'image est forte. Et on n'a pas encore évoqué la danse.

C'est que Réal aimait danser. La gigue, oui, mais pas seulement. On sympathise avec le fait qu'il ne puisse plus danser aujourd'hui, étant donné sa situation à domicile. Quand il parle de gigue, il dit que sa femme déteste cela. Ça l'a contraint à se construire un plancher de danse dans sa grange pour y faire quelques pas. Et c'est pour lui un acte salvateur.

L'amnésie et la démence qui conduisent vers un détournement de sens, à une forme de détestation de soi, c'est une interprétation qu'on peut faire. C'est une lecture triste et sombre de l'avenir qu'on peut faire.

Pascal Quignard s'était penché sur la capacité de l'art à accompagner la répression et la déshumanisation. Le titre était La haine de la musique. Il évoquait la manière avec laquelle les soldats nazis dans les camps de concentration avaient détourné le sens lyrique des grands airs classiques et folkloriques juste en les faisant jouer en accompagnement des séances de travaux forcés.

POUR LA SUITE DU MONDE

Lors de la commission Bouchard-Taylor et du rapport qui s'en suivit, on semblait découvrir pour la première fois les vertus du métissage. La gigue, pourtant, est un vibrant rappel de la fibre irlandaise qui compose une part de nos mythes fondateurs. Elle a accompagné des moments-clés de nos vies collectives.

Pour parler du collectif, Anaïs Barbeau-Lavalette, dans sa pièce, présente des extraits du documentaire Pour la suite du monde (1963) de Pierre Perrault, produit par l'Office national du film. Ce formidable documentaire du poète Perrault dresse un regard anthropologique sur le Canada français d'antan.

On y rappelle entre autres des pratiques culturelles qui ont lieu pendant les fêtes de Pâques où la pratique de la gigue était centrale. Ces manifestations culturelles paraitraient aujourd'hui exotiques pour la moyenne des gens, alors même qu'il n'y a rien à comprendre entre les œufs, les lapins, le chocolat et la crucifixion.

FEMME PAYS

Pendant ce temps, dans certaines salles de cinéma, on peut y voir le film Pauline Julien: Femme Pays d'Anaïs Barbeau-Lavalette. Il s'agit d'un portrait de la célèbre interprète décédée en 1998. L'intention est de raconter une certaine vision du Québec et d'une certaine époque à travers cette femme, véritable parangon de la liberté.

On est moins dans la biographie didactique renseignant sur les célèbres épisodes qu'elle illustre, comme la Crise d'Octobre ou la campagne électorale de 1976, mais plutôt dans un portrait parfois impressionniste d'une femme sans compromis.

Anaïs Barbeau-Lavalette présente cette radicalité du discours jusque dans ses derniers jours, quand elle choisit sa propre fin, et ce, en complicité un peu forcée avec ses enfants. La scène m'a fait penser à Hubert Aquin. Sa conjointe, Andrée Yanacopoulo, raconte dans le documentaire Deux épisodes dans la vie d'Hubert Aquin (1979) comment Hubert Aquin, auteur du roman Prochain épisode (1965), était obsédé par l'idée de la mort, et comment il avait conçu la sienne. Elle y avait consenti silencieusement.

C'était une scène à glacer le sang. C'est une conception de la liberté qu'on craint et qu'on envie. Pauline Julien n'en avait rien à faire des « qu'en dira-t-on ». Certains danseurs de gigue de la pièce Pas perdus penseraient probablement la même chose. Ils marchent avec un vent de face.

What does Quebec want? Invoquons Danton: « De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace! » Ajoutons avec bienveillance: on a besoin de se retrouver.

Quand Réal danse dans sa grange, il apaise son âme. Quand il danse pour nous, il apaise la nôtre.

lundi 10 octobre 2022

Je ne te savais pas poète

 texte rédigé pour l'aut'journal et accessible à cette adresse: https://lautjournal.info/20181210/je-ne-te-savais-pas-poete

Jean-Claude Germain en parlait, justement, dans l’édition de septembre dernier de l’aut’journal. Il évoquait le souvenir de Pauline Julien, chanteuse, comédienne et militante.

Pendant ce temps, le théâtre Denise-Pelletier présentait la pièce Je cherche une maison qui vous ressemble, qui raconte la relation entre elle et Gérald Godin, le député et poète. Et, au même moment, l’ONF produisait le documentaire Pauline Julien, intime et politique. C’est sans oublier que, cet été, le spectacle La Renarde (sur les traces de Pauline Julien) a inauguré la 30e édition des Francofolies de Montréal.

Tous ces hommages commémorent le triste anniversaire de la mort de la chanteuse engagée, partie le 1er octobre 1998. S’ajoute à cela la pièce Je ne te savais pas poète produite par la compagnie Tableau noir dans une mise en scène d’André-Luc Tessier et présentée au studio de l’Espace libre.

On se souviendra peut-être de la correspondance entre Godin et Julien, La renarde et le mal peigné, parue en 2009 chez Leméac. Celle-ci servit de matériau à l’objet théâtral.

La scène est toute simple: une table, deux chaises, quelques feuilles et un grand tableau noir. Sur ce dernier, Godin (Laury Huard) et Julien (Rose-Anne Déry) gribouillent des fragments de leur amour. Ils le font à l’arrivée des spectateurs et poursuivent leur travail par moments en cours de route.

Leur dialogue n’en est pas vraiment un, il consiste plutôt en cet échange épistolaire. On devine que ça commence dans les années 60 et que ça se termine un peu avant la mort du poète, disparu en 1994.

Quelques années sont griffonnées sur le tableau pour marquer le temps, un exercice dont on pourrait se passer puisque le rapport au temps devient plutôt abstrait quand on se trouve dans un tel rapport à l’intimité.

Il y a aussi le fait qu’ensemble, les amoureux ne parlent de rien d’autre que d’eux-mêmes. Rien sur l’engagement politique. Et c’est bien suffisant. Je dirais même que ça fait changement.

On les voit se tourner autour parfois sensuellement, parfois de manière désinvolte. Fidèles à la formule épistolaire, jamais ils ne se touchent.

Deux esprits épris de liberté, tantôt attirés l’un vers l’autre, tantôt exprimant leur indépendance, leur désir de solitude. Se déroulent sous nos yeux les défis d’un amour appelé à durer, et ce, malgré la fracture causée par les défis professionnels de chacun.

On frissonne aussi d’entendre Pauline Julien exprimer ses réflexions sur les raisons qui la motivent à vivre et on rigole d’entendre Godin traiter affectueusement son âme soeur de tous les noms.

La présence des musiciens Yves Morin, au piano, et Étienne Thibeault, à la guitare, accompagnent les acteurs et comblent discrètement le silence. Aussi, quelques extraits audio entremêlés accompagnent parfois les transitions. Tous ces éléments habillent adéquatement la pièce.

Le duo d’acteurs, Laury Huard et Rose-Anne Déry, sont tous deux investis et convainquent de la complicité du populaire couple. Leurs adieux à la fin, bien que prévisibles, sont déchirants.

Ils sont également paradoxaux. S’écrire adieu? Quel amour des mots!

Les monuments de la liberté

 texte rédigé pour l'aut'journal et accessible à cette adresse: https://lautjournal.info/20191024/les-monuments-de-la-liberte

Difficile de rester stoïque alors qu'on soulignait il y a peu le 10e anniversaire de la mort du cinéaste et auteur Pierre Falardeau. Avant la cause du Québec, c'est celle de la liberté qui explique le mieux son oeuvre.

On le voit dans son travail documentaire où sa sensibilité d'anthropologue traite son sujet à hauteur d'homme, sans ambages ou biais paternaliste. La liberté est là, observée à son état naturel, dans les milieux populaires, les damnés de la terre.

Elle est plus évidente dans ses fictions cinématographiques dans l'expression de son contraire: l'oppression. Celle-ci est présente dans Le party ou 15 février 1839. La création même du film Octobre représente une lutte pour la liberté.

Falardeau a raconté comment il a dû défendre chaque mot, chaque virgule de son scénario après que ce dernier soit tombé entre les mains du sénateur Philip Deane Gigantès qui a compromis le financement public du projet de film.

C'était pour lui de la propagande, un projet de réécriture de l'histoire, car il n'y avait qu'une lecture possible des évènements de la Crise d'octobre, celle où les felquistes étaient d'infâmes terroristes et Pierre Laporte, un martyr.

Cette anecdote révélait au grand jour comment s'exerçait la censure au Canada. Pour Falardeau, voir achever ce projet pour lequel il s'est investi pendant presque 20 ans en recherche, en écriture, en réécriture, en quête de financement, était pour lui une question de dignité aussi vitale que pouvait l'être le retour dans le ring de Gaétan Hart, sujet du documentaire Le Steak.

Le 15 octobre dernier ont été inaugurées les places Michel-Brault et Pierre-Falardeau dans Rosemont-La-Petite-Patrie à Montréal, entre les rues Masson et Saint-Joseph, sur la rue Molson. Pour l'occasion, deux oeuvres d'art public créées à la mémoire des cinéastes ont été dévoilées par leur créateur, Armand Vaillancourt. L'increvable artiste n'a pas ménagé sa liberté en constatant les citations qui font la marque des deux hommes cerner la base des monuments dressés comme des poings levés.

Cependant, l'existence de ces places publiques pose une triple ironie. D'abord, ces lieux sont cernés de rues éponymes en forme de fer à cheval. Bref, elles mènent nulle part, rappelant la célèbre phrase de Pierre Falardeau: «On va toujours trop loin pour ceux qui vont nulle part». Ensuite, qui aurait pu s'imaginer qu'on verrait un jour une rue Pierre-Falardeau croiser la rue Molson? Enfin, que penser de ces rues créées dans le cadre de la création d'un parc de copropriétés participant activement à l'embourgeoisement de ce quartier de la ville, repoussant toujours plus loin les ouvriers mangeurs de sandwich au baloney?

Il va sans dire que ce n'est pas la première fois ni la dernière, qu'on peine à honorer ceux qui ont marqué l'histoire nationale. Amusez-vous à chercher les rues Gerry-Boulet, Pauline-Julien et Robert-Gravel dans le Plateau-Mont-Royal. Ce ne sont que des bouts de rues et des culs-de-sac. C'est comme si la ville avait atteint depuis longtemps un point de saturation dans la toponymie de la ville, comme s'il n'y avait qu'Amherst qui posait problème, comme s'il n'y avait pas d'autres figures controversées de maîtres et de bourreaux à déboulonner. En cela, nous portons encore les affres d'une histoire qui se normalise, comme lorsqu'un concierge repeint un logement en blanc en passant par-dessus les vis et les moulures.

Faire du Québec un état constitué

 texte rédigé pour l'aut'journal et accessible à cette adresse: https://lautjournal.info/20191120/faire-du-quebec-un-etat-constitue

Invitée à l'émission de Michel C. Auger, Midi info, Manon Massé, au lendemain d'une fin de semaine passée en congrès d'orientation pour sceller le caractère souverainiste de Québec Solidaire, a dû défendre le choix de mandater une assemblée constituante pour donner corps au projet indépendantiste de Québec Solidaire.

Il était amusant d'entendre l'animateur condamner le geste en prétendant que ce n'était pas la façon « normale » de faire la souveraineté. Comme s'il y en avait une!

En réalité, Auger cherchait à faire dire à Massé que son parti optait pour l'élection référendaire. Peut-être aurait-il dû s'entretenir avec l'ancien chef d'Option nationale, Sol Zanneti, qui semblait moins gêné de confirmer la chose. À moins bien sûr que l'assemblée constituante fermée promise aux militants d'ON, c'est-à-dire qu'elle serait mandatée pour constituer le Québec souverain, soit compromise.

Rappelons que, dans l'histoire moderne, différentes expériences d'assemblées constituantes ont eu lieu à travers le monde afin d'adopter ou de modifier la constitution de différents états. La pertinence d'une assemblée constituante a déjà été traitée et remise en question dans les pages de l'aut'journal. Disons simplement qu'il n'y a pas de précédent où un peuple a gagné sa liberté politique en procédant préalablement à une assemblée constituante. Généralement, des gestes de rupture, comme une révolution armée ou un référendum suivi d'une déclaration unilatérale d'indépendance, ont précédé l'acte constitutionnel.

Parlant de constitution, des États souverains ou fédérés en ont adopté une. Chaque État américain en a une. La fédération canadienne permet à ses provinces d'en adopter une.

La Colombie-Britannique en a adopté une en 1996. Celle-ci, adoptée par l'assemblée législative, est plutôt conservatrice. Elle sépare les pouvoirs exécutifs et législatifs de la province sans compromettre l'autorité de la constitution canadienne.

Au Québec, le sujet a tôt ou tard intéressé tous les partis politiques. Cependant, avec l'avènement du mouvement souverainiste dans les années 60 et son arrivée au pouvoir en 1976, il faut dire que l'intérêt est devenu une chasse gardée des indépendantistes qui attendaient le lendemain du grand soir pour se doter d'une constitution.

Il faudra attendre l'arrivée de l'Action démocratique du Québec (ADQ) pour voir des fédéralistes s'intéresser à nouveau à la chose. Il faut remonter à l'époque de ce qu'on a malheureusement réduit à la crise des accommodements raisonnables. L'ADQ proposait alors parmi ses mesures d'affirmation nationale l'écriture d'une constitution. Pauline Marois reprit l'idée à son compte pour les mêmes raisons.

Pourquoi écrire une constitution? Pour établir l'identité d'un État. La question identitaire a toujours fasciné. Paradoxalement, certains préféraient laisser le Québec dans l'incertitude ou voyaient dans cette incertitude un caractère identitaire. Jacques Ferron définissait le Québec dans la dichotomie entre francophones et anglophones (les Québécois contre les Anglais) alors que cette frontière aujourd'hui s'estompe dans ce que Hubert Aquin voyait comme un avènement révolutionnaire: une identité propre qui jumelle ces deux héritages.

L'auteur, acteur, metteur en scène et enseignant Christian Lapointe s'est saisi de la question dans le but avoué de répondre à la lancinante question: «What does Quebec want?» Après tout, faut-il le rappeler, le Québec n'a pas de constitution qui lui est propre et la seule qui a autorité lui a été imposée sans son consentement en 1982 par le pouvoir fédéral.

Le théâtre, selon lui, doit aussi servir à remettre en question le réel. Il a alors demandé à la firme de sondage Léger de trouver des candidats pour former une assemblée constituante selon des critères de représentativité de la population québécoise et à l'Institut du nouveau monde de documenter et de préparer les membres à faire l'exercice le plus sérieusement possible. À la fin de l'exercice, une constitution était rédigée et le théâtre reprend son plein droit. Lapointe se présente sur les planches afin de présenter le résultat de l'exercice de consultation.

Le dossier de recherche qui accompagne la production théâtrale intéresse, voire s'apprécie davantage, que l'oeuvre elle-même. Pour s'initier à cet enjeu politique, on peut difficilement faire mieux.

Tout le travail préparatoire de recherche, de consultations préalables, de financement sollicité est un ouragan dans lequel la pièce en elle-même est l'oeil. C'est-à-dire qu'il ne s'y passe presque rien qui permette de prendre la pleine mesure de la consistance des enjeux quant aux valeurs et principes discutés dans le cadre de cet exercice. En clair, c'est l'allégorie de la caverne: le théâtre projette les ombres de l'exercice dont on doit en deviner la teneur.

En effet, on pourrait déplorer la difficulté de comprendre l'intérêt de montrer des vidéos de conférenciers tels que Jean-Pierre Charbonneau ou Benoit Pelletier, qui ont rencontré les membres de l'assemblée, mais en les diffusant à l'envers avec, en prime, des effets stroboscopiques.

Néanmoins, il a été intéressant de voir disparaitre, à un certain moment de la pièce, le quatrième mur et de voir l'idéateur du projet interroger le public sur les droits et les devoirs des Québécois. Ces questions, préparées par les membres de l'assemblée, ont été adressées à des citoyens qui se sont présentés dans des forums thématiques qui ont eu lieu à travers le Québec, dans des théâtres agissant comme des agoras.

Être questionné à brûle-pourpoint sur les droits collectifs conduirait probablement à des généralités. L'exercice mérite d'être réfléchi, car les Chartes québécoise et canadienne des droits ne sont pas des finalités absolues. Aussi, elles ne parlent pas vraiment de devoirs collectifs.

Pour mieux comprendre ce qu'il en retourne, prenons l'exemple de Luc Ferrandez lorsqu'il a quitté la politique municipale. Celui-ci a évoqué un retour éventuel en politique lorsque la crise climatique commanderait l'arrivée d'un «leader autoritaire progressiste». Pour permettre cela, il est possible de prévoir, au nom de certaines situations exceptionnelles, comme une crise climatique, la suspension de certains droits. Par exemple, au Mexique, une telle chose est possible en cas d'invasion. Mais pour ce faire, le président doit avoir l'aval de ses ministres, du procureur général et du congrès.

Par contre, d'autres solutions moins liberticides existent pour prendre à bras le corps les changements climatiques. Par exemple, la Colombie a reconnu l'Amazonie comme étant une personne non humaine. Cela a mené certains intellectuels à se questionner sur la possibilité d'accorder au fleuve St-Laurent une reconnaissance semblable.

Dans un autre ordre d'idée, Christian Lapointe a évoqué, à plusieurs occasions, l'intérêt et l'importance de consulter les 11 nations autochtones du Québec. Peu de membres des Premières nations n'ont signifié leur intérêt à participer aux travaux de l'assemblée constituante et aucun n'y a finalement participé, sauf peut-être des citoyens métissés.

Est-ce peut-être en raison de cela que Lapointe a laissé la parole à la fin de sa pièce à Alexandre Bacon, conseiller stratégique d'origine innue qui a expliqué, dans une vidéo, pourquoi la chose constitutionnelle suscite peu d'intérêt chez les peuples autochtones: parce que le lien de confiance est rompu par une accumulation honteuse de meurtrissures. En effet, nous avons des croutes à manger avant d'entrer de plain-pied dans le dossier constitutionnel «dans l'honneur et l'enthousiasme».

Catherine Fournier, députée indépendante de Marie-Victorin, a remis le texte constitutionnel au nom de Christian Lapointe et de ses pairs à la ministre responsable des Institutions démocratiques Sonia Lebel en mai dernier.

La constitution citoyenne qui fait état des travaux de l'assemblée constituante peut être consultée sur le site de l'Institut du nouveau monde à l'adresse suivante: https://inm.qc.ca/constituons

 

Constituons!
Idée originale, mise en scène et interprétation: Christian Lapointe
Une création du Centre du Théâtre d'aujourd'hui

Nous étions Charlie

 Article rédigé pour l'aut'journal et accessible à cette adresse: https://lautjournal.info/20191125/nous-etions-charlie

La chaîne franco-allemande ARTE a récemment diffusé sur Twitter une vidéo relatant le destin de Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques qui a été forcé à une décennie de réclusion à la suite de la publication de son roman.

En effet, le 14 février 1989, l'ayatollah Khomeini a publié une fatwa contre l'auteur, autant dire une mise à mort. L'Angleterre, où réside Rushdie, lui a offert la protection nécessaire : changement de nom, vie de réclusion. Mais c'était nécessaire, car les tentatives d'assassinat le guettaient.

Il y a eu plusieurs victimes collatérales qui n'ont pas joui de la même protection ou de la même chance que l'auteur, Les esprits meurtriers s'en sont alors pris à ceux qui ont participé à diffuser l'oeuvre, ou à la supporter tout simplement. Un traducteur, un libraire et même un imam modéré sont des décédés.

Et c'est sans compter ceux ont succombé dans des manifestations violentes, parce que quelqu'un a écrit un livre, faut-il le rappeler.

Comme les menaces ont fusé avant même la publication du roman, certains éditeurs ont retardé voire annulé leurs engagements à publier l'oeuvre originale ou dans une version traduite. Certains ont critiqué le travail de l'auteur. D'autres l'ont soutenu.

En lisant le livre Une minute quarante-neuf secondes de Riss, directeur de Charlie Hebdo, tout cela revient en tête, comme un cauchemar qui n'en finit plus. L'histoire tend à faire se répéter les bêtises les plus frustrantes.

Riss livre un témoignage sur le traumatisme du 7 janvier 2015. Pendant une minute quarante-neuf secondes, le destin du journal satirique a été compromis par la folie de deux individus armés. Il raconte comment jusqu'au dernier moment, tout le monde a été pris de cours, et ce, malgré la protection armée dont jouissaient les employés présents.

« Je ne pouvais pas imaginer que les choses se dérouleraient ainsi. Dans une salle de rédaction, étalé sur le sol, attaqué par des fanatiques religieux pour des histoires débiles de caricatures. Mais je savais que cela arriverait un jour ou l'autre. »

On vit à travers le récit des évènements et des sentiments qui troublent l'esprit de l'auteur le vertige de la mort. Il n'était pas possible de s'habituer à un tel traumatisme, à commencer par la mort elle-même, bien qu'il y ait été confronté lors de reportages effectués à l'étranger.

Riss peine à prendre la pleine mesure du mouvement de sympathie qui a suivi le traumatisme. Cela avait pris une ampleur qui frôlait le ridicule : « Un peu partout étaient parsemés des objets de toutes formes marqués de l'inscription "Je suis Charlie." Des stylos "Je suis Charlie", des verres "Je suis Charlie", des verres "Je suis Charlie", des sachets de sucre "Je suis Charlie"».

« Ce qui restait du journal, c'était une assemblée d'écorchés vifs, d'âmes perdues, et cette poignée d'égarés qui avaient la prétention de le refonder.» Il faut dire que Charlie Hebdo n'en est pas à sa première crise. En effet, le journal né en 1970 s'était essoufflé en 1982. Il renaît 10 ans plus tard avec Philippe Val, Cabu, Wolinsky, Gébé, mais aussi de nouveaux collaborateurs comme Bernard Maris (Oncle Bernard), Charb, Luz, Renaud, Tignous et Riss.

Il est attendrissant de lire Riss rendre hommage à ses pairs et à ses prédécesseurs en qui il voue un culte. Il révèle chez les sacrifiés du 7 janvier 2015 les particularités de chacun qui en font le charme. Par exemple, il parle de l'habitude prise par Cabu d'écouter les lignes ouvertes, crayon à la main, en rigolant.

Il évoque aussi comment, un mois avant sa mort, Bernard Maris avait conseillé Michel Houellebecq, qui cherchait à étoffer le contenu de son roman à venir, Soumission.

Riss rend des comptes, remet les pendules à l'heure, explique les choix difficiles auxquels il a dû faire face pour assurer la survie du journal. Dix ans auparavant, à l'époque de la crise financière de 2008, le journal est lui-même menacé de fermeture. Le budget est serré et oblige à prendre des décisions qui suscitent le mécontentement.

Ce qui est tout particulièrement intéressant et, surtout, d'actualité, c'est lorsque Riss analyse le clivage autour de l'expression Je suis Charlie. Certains sont pour, d'autres contre. Une grille d'analyse permet de catégoriser chaque camp.

D'un côté, il y a les « Je suis Charlie »: les libertaires (ceux contre toute forme d'autorité), les voltairiens (ceux pour la liberté d'expression), les laïcs (ceux pour qui toute religion peut être critiquée), les racistes (les faux Charlie qui profitent du phénomène pour faire des amalgames entre religion et immigration), les jésuites (ceux qui défendent Charlie parce qu'il s'en prend à l'islamisme).

D'un autre, il y a les « Je ne suis pas Charlie »: les imams (qui veulent condamner Charlie Hebdo pour racisme alors que « La justice a toujours rejeté ce raisonnement et affirmé que la critique d'une religion ne constituait pas un racisme »), les musulmans réactionnaires (qui ont une vision conservatrice de l'islam), les trotsko-staliniens (pour qui critiquer une religion équivaut à critiquer des immigrants. « Cette gauche totalitaire s'est accommodée, selon les époques, du stalinisme, du maoïsme, des Khmers rouges, de la révolution islamique iranienne et aujourd'hui de l'islamisme. »), les haineux (qui n'ont jamais aimé Charlie), les lâches (les « oui mais » qui rappellent ceux-là même que Pierre Bourgault critique lors de son célèbre discours de 1971 «Liberté, sécurité, responsabilité» prononcé lors d'un congrès du Parti Québécois), les délateurs de l'islamophobie (qui, « conformément à la tradition stalinienne [inventent un mot] pour écarter du débat public les gêneurs et les fusiller sans preuve »).

Bien que gêné par tout le soutien qu'il a reçu, Riss s'étonne quand même que, lorsqu'on rappelle les crimes haineux récents, on tend à oublier celui subit par Charlie Hebdo. Est-ce parce qu'il est un acteur gênant de la scène médiatique, et qu'il n'a pas eu sa leçon ? À voir comment la rectitude politique nous rattrape de notre côté de l'Atlantique, on se sent obligé de se serrer les coudes et de relever la tête comme l'a fait malgré tout Riss.