lundi 1 avril 2013

Le républicanisme comme gouvernement responsable



Lamonde, Yvan et Jonathan Livernois (2012). Papineau : Erreur sur la personne, Montréal, Boréal, 201 pages.

Texte rédigé pour L'Aut'journal disponible à cette adresse: http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4511

Dans une allocution prononcée en 2001, le premier ministre Bernard Landry était, entre autres choses, redevable aux Patriotes qui ont revendiqué l’obtention du gouvernement responsable.
Lorsque le gouvernement du Québec, dirigé par le premier ministre Jean Charest, émettait un communiqué pour souligner, lors de la Journée nationale des patriotes, l’apport des Patriotes à l’obtention d’un gouvernement responsable, il y avait de quoi s’étonner.
On était en droit de croire que l’obtention du gouvernement responsable pouvait faire consensus entre Québécois de différentes allégeances politiques.
Toutefois, selon Yvan Lamonde et Jonathan Livernois, cette lecture de l’histoire est fondée sur une méprise fondamentale qu’ils démontrent dans le livre Papineau : erreur sur la personne qu’ils ont fait paraître en septembre 2012 chez Boréal.
«Papineau n’évoque pas ni ne réclame un gouvernement responsable de type britannique dans lequel le chef du parti qui fait élire le plus de députés est invité par le souverain à diriger le pays et à nommer les ministres de son cabinet», disent les auteurs.
Papineau cherchait plutôt une réforme radicale du modèle de gouvernance du Bas-Canada en s’inspirant de l’expérience républicaine américaine.
Lamonde et Livernois remontent le cours de l’histoire pour confronter des auteurs qui se sont appropriés Papineau afin de travestir son discours. Le travail de distorsion se serait amorcé avec Lord Durham et aurait perduré avec Jacques Parizeau dans son essai La souveraineté du Québec.
Les auteurs tentent d’épargner personne tant leur désir de réhabilitation est profond. En plus de Durham et Parizeau, ils s’en prennent à Lionel Groulx, André Pratte, John Saul et Jocelyn Létourneau qu’ils accusent d’avoir travesti la pensée politique de Papineau.
De plus, ils confrontent cette pensée à celle d’anciens collaborateurs comme Wolfred Nelson qui ont siégé avec lui au Parlement du Canada-Uni, parfois dans le contentement.
Chose certaine, Papineau le républicain n’a jamais échappé à ses idéaux bien qu’il ait compris avec le temps qu’il ne reverrait pas un autre momentum révolutionnaire de son vivant. Cela ne l’a pas empêché de pousser jusqu’au bout sa réflexion.
Dans la conclusion du livre, Lamonde et Livernois encouragent sans le dire les souverainistes à ne pas travestir le passé pour servir des intérêts contextuels. Ils plaident pour une réinscription de la pensée politique actuelle dans le giron républicain du Patriote :
«Aujourd’hui, nous croyons qu’une véritable conscience démocratique et historique devrait pouvoir, d’entrée de jeu dédramatiser la défaite ou l’échec, dans la mesure où elle permet de voir les événements et les hommes dans une dynamique de longue fidélité à des principes républicains et démocratiques.»

mardi 22 janvier 2013

Stratégie de division

Il y a longtemps déjà, j'ai pris acte que le Parti libéral a pris les commandes du gouvernement québécois en canalisant l'opposition. Nous étions en 2003, le slogan électoral «Nous sommes prêts» misait justement sur la protestation contre les décisions gouvernementales du Parti Québécois de Bernard Landry, Lucien Bouchard et Jacques Parizeau. Il fallait comprendre: «Nous sommes prêts à remplacer ce gouvernement.» Deux exemples me viennent à l'esprit qui illustrent leur procédé électoraliste: les fusions municipales et la construction du métro de Laval. À mon souvenir, ces événements ont monopolisé les tribunes médiatiques d'une manière qui devait marquer la portée des enjeux.

 Les maudites fusions!

Les fusions avaient tout pour solliciter l'indignation locale, ce qui ne manqua pas de remuer un mouvement de fond national. Plusieurs intérêts étaient en jeu comme la fiscalité municipale, l'identification à son patelin et même dans certains cas la charte de la langue française qui octroyait le titre de ville bilingue à certaines municipalités. En fait, sur ce dernier point, c'était la raison d'être des fusions municipales. Louise Harel, alors ministre des affaires municipales, voulait donner suite au «une île, une ville» de Pierre Bourque. Son projet visait à consolider les deux univers linguistiques qui divisait Montréal depuis la Conquête.

Qu'on ait été d'accord ou non avec les fusions municipales, les libéraux ont misé sur une forme de sectarisme de patelin pour canaliser la hargne envers le gouvernement Bouchard, et par ricochet le gouvernement Landry. Bref, ils ont exacerbé ce contre quoi luttait Harel. Les anglophones de Montréal, importante et influente masse citoyenne de l'ouest de l'île n'entendait pas, d'une part, perdre leurs municipalités de charte bilingue, selon les critères établis par la célèbre loi de Camille Laurin. D'autre part, des villes comme Westmount n'allaient certainement pas laisser la richesse de leur patrimoine se dissiper au profit d'arrondissements plus pauvres comme Montréal-Nord ou Hochelaga-Maisonneuve.

Cette «communauté» (je crois que cette expression employée à outrance par nos médias n'est pas appropriée) avait le parti pour véhiculer cette ambition de faire retourner en arrière le projet gouvernemental. Résultat? «Un système "bâtard"» selon Louis Bernard. En effectuant les défusions alors même que les fusions n'étaient pas encore complétées, la bureaucratie municipale allait contre le bon sens et l'efficacité (prônée pourtant par le Parti Libéral). De plus, la procédure communautariste qui s'est exercée dans la plus pure idéologie libérale (au sens classique du terme) a fait en sorte que Montréal est devenue ingouvernable pour certains. À mon sens, elle est devenue un gruyère.

Les dépassements de coût!

Source: Radio-Canada
Il est coutume aujourd'hui d'entendre qu'une entreprise ayant gagné un appel d'offre public accuse un dépassement de coût prévu (ce qui rend caduque le principe du plus bas soumissionnaire). Or, il est à mon souvenir une première fois marquante où cela a été soulevé puis dénoncé. Les travaux d'excavations du métro de Laval ont semé la confusion sur la prévision de son coût. Jour après jour, en 2002, Bernard Landry était confronté en scrum à des questions sur les dépassements de coût. Questions difficile à répondre et à argumenter compte tenu qu'aujourd'hui, j'ai moi-même un peu de difficulté à me souvenir quelle était la nature de ce dépassement. Les sources journalistiques sont tout autant difficiles à compiler!

Quoi qu'il en soit, l'excavation aura coûté quelque chose comme 70 millions le kilomètre alors que la norme internationale est de 100 millions. De quoi s'est-on souvenu lors de l'inauguration du métro en 2007? Son principal critique n'avait que de bons mots pour l'opération. En 2003, ça n'avait pas de sens. Il fallait passer du financement public à un mode public-privé afin de rendre les investisseurs partenaires de l'opération. Bien sûr, nous avons bien compris que cette participation nous jetait dans l'ombre d'une stratégie de privatisation avec la bénédiction de l'appareil gouvernemental. Étonnement, aux élections de 2007, contrairement à celle de 2003, il n'était plus question de reprocher au gouvernement péquiste d'avoir attribué le contrat d'excavation par la voie traditionnelle. En 2007, on se félicitait presque d'avoir fait le travail! Tout pour se faire élire, me direz vous...

Le libéralisme comme action politique

Cela nous amène à réfléchir à la pensée politique qui dicte les actions de nos dirigeants, voire de notre société en général. Le libéralisme est une doctrine issue des Lumières. Au XVIIe siècle, on s'était à mis à réfléchir sur le sens de l'État. Il ne fallait plus que l'État dicte les actions des individus, mais bien l'inverse. En d'autres mots, il n'était pas approprié de croire que le souverain ait un droit autoritaire sur les individus. Il fallait la collectivité puisse se définir par elle-même afin que l'État représente ses aspirations. Le mouvement républicain allait conséquemment redéfinir radicalement le sens de l'État: le pouvoir au peuple, par le peuple et pour le peuple. 

Dans un régime républicain, l'identité du peuple s'exprime par sa constitution. Bien que les États-Unis d'Amérique ont un président comme autorité suprême, ses pouvoirs sont autorisé par un contrat social défini par la constitution du pays. Au Québec, on est loin du compte. Nul besoin d'une grande leçon d'histoire pour expliquer que les citoyens canadiens sont les sujets de la couronne britannique. Malgré tout, nous sommes dans un régime de monarchie constitutionnelle comme la Suède, les Pays-bas et la Norvège, c'est-à-dire que malgré la présence d'un souverain au pouvoir absolu.

L'année dernière, en voyage au Pérou, le guide mandaté pour nous faire découvrir les abords de la forêt amazonienne fut étonné de ma réponse lorsqu'il m'a demandé si nous avions un président chez nous. Eux venaient d'élire Ollanta. Nous, lui ais-je dit, avons la reine d'Angleterre comme chef suprême de l'État. De plus, nous n'élisons au suffrage universel ni le premier ministre de la fédération, ni de la province. C'est qu'en fait, ceux-ci sont désignés par les militants de leur parti respectif et c'est l'élection de leurs députés qui décidera de la nomination du premier ministre.

Tout ça pour dire que le libéralisme finit par diviser des solidarités humaines.

lundi 5 novembre 2012

Tout ça m'assassine: qui tue qui (ou quoi)?

Présentation des courtes pièces Confession d’un cassé de Pierre Lefebvre, La déroute de Dominic Champagne et des poèmes de Patrice Desbiens mis en scène par Dominic Champagne, interprétées Alexis Martin, Mario Saint-Amand, Normand D’Amour, Sylvain Marcel et Julie Castonguay et accompagnées des musiciens Éric Asswad et Charles Imbeau.


Le 16 octobre dernier, une offre spéciale de billets à moitié prix fut rendue disponible à l’occasion du jour de l’anniversaire de la déclaration des mesures de guerre. Mais y avait-il là quelque chose à célébrer?

La doctrine du choc


Quand on y pense, la loi de Trudeau aurait bien pu inspirer une telle pièce. La chape de plomb qui s’est abattue au mois d’octobre 1970 s’apparente à l’affaissement du projet national porté par René Lévesque lorsque celui-ci est mort le 1er novembre 1987.

Suivant le premier événement, le peuple écrasé par une campagne de peur. Après la mort de Lévesque, la béquille sur laquelle s’appuyaient les québécois pour épargner un tant soit peu leurs genoux écorchés s’est affaissée.

Après un tel choc, le système immunitaire de la collectivité s’est trouvée vulnérable à tous les vices politiques imaginables. C’est ce qu’explique Naomi Klein dans son essai La doctrine du choc.

Bien sûr, on s’en remet, mais on n’oublie pas de tels événements dans notre histoire collective.

Sur le site internet du Parti libéral du Québec, on vante le développement de la Baie James comme un exemple de bonne gouvernance vouée à l’économie bien qu’on y ait évacué les accointances avec le crime organisé.

Selon Liza Frulla, Bourassa plaisait à dire: «lorsque l’économie va bien, tout va bien». On ne se méfie jamais trop des chantres du «tout à l’économie». Ils ont galvaudé le sens de ce mot jusqu’à l’avoir vidé de son sens. Tiré du grec ancien, l’économie signifie pourtant l’«administration du foyer». 

L’auteur du Livre de la jungle Rudyard Kipling a dit qu’«on ne paiera jamais trop cher le privilège d’être son propre maître». Ce n’est pas sur un chantier de construction que s’administrera notre foyer qu’est le Québec, mais bien à l’Assemblée Nationale où l’intérêt supérieur de la nation dépasse le cadre strict d’un débat de comptabilité.

Souveraineté populaire


Il serait réducteur de croire que les pièces de Desbiens, Lefebvre et Champagne traitent de la vitalité du projet souverainiste québécois à proprement parler. C’est plutôt de la souveraineté populaire dont il est question.

L’événement théâtral Tout ça m’assassine a fait son bout de chemin dans les salles de théâtre depuis son inauguration il y a un an. On en a parlé abondement dans les médias étant donné la notoriété de Dominic Champagne.

Cette présence médiatique s’expliquait aussi par l’implication spontanée du metteur en scène contre la nouvelle lubie de l’industrie gazière qui prêchait en faveur de l’exploitation des gaz de schiste dans la vallée du St-Laurent malgré les réticences de la population.

Soir après soir, au plus fort de la polémique sur cette filière gazière, les journalistes s’entretenaient avec des gens qui faisaient l’expérience du caractère colonial de la loi sur les mines.

On peut gager que, s’il eut été encore vivant, René Lévesque n’aurait pas employé l’État contre l’intérêt populaire. Il se serait plutôt présenté au ministère des ressources naturelles à la première heure pour demander qu’on lui rende des comptes.
La majesté de Lévesque venait de sa confiance inaliénable envers le peuple. Il y avait une raison pour expliquer sa nature. Sa curiosité œuvrait à la comprendre, à la définir ainsi qu’à la défendre. C’est en ce sens qu’on pourrait dire sans honte que Lévesque était un conservateur.
L’intérêt supérieur du Québec n’avait de sens qu’incarné dans la culture populaire. Par conséquent, Lévesque jugeait que la tâche des démocrates était de renseigner le peuple sur ses propres intérêts.  Mais René Lévesque est mort le 1er novembre 1987. Cette année, cela fera 25 ans qu’il ne participe plus à notre aventure collective.

Le Québec me tue


L’histoire expliquera pourquoi Parizeau a précipité son départ autant que son référendum. Le passage de Landry a été trop bref. Oublions Bouchard. Cependant, comment expliquer les neuf années de Charest? Comment est-il possible que le Québec en ait été réduit à un état désintéressé, ignorant et servile?

Le lendemain du débat des chefs de 1994 entre Daniel Johnson et Jacques Parizeau, Le Devoir publie la lettre d’une étudiante intitulée Le Québec me tue. Elle y explique que «cet espoir [de la souveraineté du Québec] a longtemps été pour moi comme une promesse d'air pur, de renouveau. J'ai compris que rien ne changera, car les gens d'ici sont comme ça. Indécis. Et pas très fiers d'eux.»

Dans la pièce de Champagne, le poète de Desbiens incarné par Sylvain Marcel exprime une sclérose qui l’atteint sévèrement, comme si son propre verbe poétique l’asphyxiait. Il boit, fume et évacue toute la hargne qui pèse sur sa condition.

L’idée voulant que la Révolution Tranquille soit l’affaire exclusive des baby boomers persiste encore à ce jour. Pourtant, alors que leurs parents ont mis au pouvoir l’Équipe du Tonnerre, ce sont eux qui ont fait en sorte que survienne l’élection historique du 15 novembre 1976.

L’émergence de cette génération populeuse a vu naître un sentiment national nouveau. Hubert Aquin avait souhaité en quelque sorte que le Canada français meure afin qu’il provoque une renaissance salvatrice de son essence. Les boomers ne furent-ils pas les premiers à se définir comme des Québécois?

Comme le poète de Desbiens, agressé par son environnement et par les autres, les baby boomers ont été honnis par les X, puis par les Y. L’état social qui s’est construit pour servir le Québec est aujourd’hui accusé d’empoisonner la postérité.

L’économie d’abord, oui!


Force est de constater que le discours populiste orienté sur l’«économie» a le vent dans les voiles depuis les quinze dernières années. Cette impression a atteint son paroxysme lors de l’élection de 2008 où les libéraux ont fait campagne avec le slogan «l’économie d’abord, oui!».

 Le taux de participation anémique traduisait l’atteinte d’un nouveau sommet dans le cynisme populaire. Cela n’a pas gêné les libéraux qui ont profité de leur majorité parlementaire pour engager les démarches sur le dossier des gaz de schistes, le traité de libre-échange Canada-Union Européenne et son programme d’investissement massif dans les infrastructures.

C’était sans savoir qu’il y avait un ver dans la pomme du monde de la construction, quoi que cela n’a pas empêché le maire Tremblay de se faire réélire en 2009. Il serait toutefois intéressant d’entendre Naomi Klein à la commission Charbonneau expliquer de quelle façon la crise économique a servi les intérêts partisans des collecteurs de fonds politiques.

À l’instar du personnage d’Alexis Martin dans le Discours d’un cassé de Pierre Lefebvre, il se trouve parmi ces cyniques des gens qui se sont désincarnés de l’ordre social. Ils n’appartiennent plus qu’à eux-mêmes.

À défaut d’être rompus à la peur, ils s’abandonnent à une conception de la souveraineté proprement personnelle comme si chaque corps était un pays dans le nouvel ordre mondial néolibéral.

Vers un avenir incertain


Comment peut-on interpréter le dernier échange entre le personnage de Mario St-Amand et Normand d’Amour à la fin de la pièce La déroute de Dominic Champagne? Le premier, un suicidaire vivant sur du temps emprunté qui se désole de nos défaites, et le second, ragaillardi par les succès qui ont marqué notre chemin dans l’histoire, prennent la route pour participer à l’enterrement de René Lévesque, un voyage qui se transforme en aventure allégorique. Alors que l’un d’eux constate qu’il semble y avoir de la lumière devant eux au bout de la route, l’autre répond, énigmatique, «on dirait un labyrinthe».

Le mythe de Thésée dans le labyrinthe du minotaure confronte un découvreur désorienté et un être suintant la mort. De la sorte, Dominic Champagne prévoit deux destinés possibles au Québec.

Ou bien il persiste dans la voie tracée par les Champlain, d’Iberville, Papineau et Lévesque, ces héros dont le personnage de d’Amour relate les exploits. Des être inspirés et inspirants qui ne cèdent devant rien pour tracer la voie de l’expérience humaine.

Ou bien il cède, comme le craint le personnage de St-Amand, à l’atavisme. Le Québec se laisserait emporter par ses défaites, se refusant à tout espoir. On aurait très bien pu l’imaginer, lui ou le personnage d’Alexis Martin, chanter les dernières paroles de Dehors Novembre de Dédé Fortin: «j'attends un peu, chus pas pressé j'attends la mort».

De la même manière, René Lévesque résumait la situation ainsi : «une société, pas plus qu’une femme, ne peut demeurer indéfiniment enceinte : il faut qu’elle accouche ou qu’elle avorte.»

Après la mort de Lévesque, le Parti Québécois ne s’est pas effondré. Jacques Parizeau a donné un souffle nouveau au mouvement souverainiste en prenant soin d’entrainer avec lui les mouvements populaires. Si on peut blâmer son départ précipité après la défaite référendaire, souhaitons-nous de ne pas baisser les bras au nom de l’intérêt commun. Il sera toujours temps de renaître.  «Nous sommes renés», disait avec raison le personnage de Normand D’Amour, comme quoi la mort de Lévesque ne nous empêchait pas d’incarner nous-mêmes cette figure porteuse d’espoir.

lundi 8 octobre 2012

Lettre à Marie

Texte rédigé pour l'Aut'journal et disponible au:
 http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4044

Lettre à Marie


La 5e édition du cabaret Des filles qui ont de la gueule, conçu et animé par Marie-Paule Grimaldi, présenté au Lion d’or le 27 septembre 2012 dans le cadre du Festival International  de la Littérature

Ce soir là au Lion d’or, il y avait plein de vélos attachés aux arbres et aux clôtures. La salle était bondée. C’était presque la pleine lune, à moins que celle-ci ne se soit arrondie spécialement pour toi Marie.

Nous nous connaissons depuis bientôt quinze ans. C'est tout de même incroyable et surtout remarquable, ne penses-tu pas? Il est remarquable qu’il se trouve des gens qui soient restés fidèles à nos folles ambitions depuis le Cégep du Vieux, là où nous avons fait connaissance toi et moi. Mais il y avait aussi Jocelyn, Martin, Caroline et Brigitte que j’ai revus aux Francos en 2009 lors de la première édition de ton spectacle et qui y assistaient (c’est le cas des gars) ou y participaient (c’est le cas des filles).

Tu n’en es pas à ta première animation de spectacle. Tu as fait beaucoup de chemin depuis le temps. Non seulement tu brilles par ta présence mais en plus tu as cette faculté particulière de faire rayonner les autres comme toi tu rayonnes. Imagine-toi donc que ta beauté est contagieuse. Par ailleurs, si j'ai droit à cette tribune, c'est grâce à toi. Merci pour le tuyau, je t'en dois une.

© Pierre Crépô

Cette meute de louves affamées que tu as rassemblée dans le cadre de cette édition du Festival international de littérature (FIL), elle était parfois meurtrie par les chagrins de l’espérance, mais jamais elle n’a cédé une part de sa dignité. Pour un gars, se disposer à entendre des voix féminines réunies devant le culte de la poésie n’est pas toujours évident. Je ne pouvais me départir de l’idée que j’étais dans la peau de Dwight dans le Sin City de Frank Miller, ce romantique parmi les Valkyries du vieux quartier de la ville.

Dwight est solidaire de la solidarité des femmes bien qu’il ait des airs d’un paternaliste un peu rabat-joie. Malgré tout, il exprime ce qu’un gars peut ressentir quand il se dit féministe : spectateur un peu bête et impuissant. Mais spectateur quand même d’une solidarité qui vaut la peine de prendre sa carte de membre.

Parmi celles qui étaient conviées à cette cérémonie, cette messe, ce pow wow, il y avait Geeta, à la voix puissante comme celle de Piaf, qui clamait l’attente de l’autre intensément. Puis il y avait Queen Ka, Claudine Vachon, Véronique Bachand et Catherine Cormier-Larose qui ont, elles aussi à leur façon, traité de l’inépuisable sujet de l’autre: ami ou amant. Jamais pleurnichardes de la condition amoureuse, mais jamais férocement indépendantes non plus. Elles étaient sensibles et actuelles.

Ton féminisme, Marie, il n’est pas chiant. Il est inclusif comme le Québec doit l’être de toutes les luttes qui y sont menées au nom des valeurs qui l’a fait naître. D’une part, tu cèdes la parole à qui le veut bien, fille ou garçon, lors d’une séance de micro ouvert. D’autre part, tu n’encadres pas le discours de tes Valkyries dans une esthétique particulière. Tu les laisses prendre le discours affranchi qui se doit d’être. Je pense au texte surprenant et dérisoire d’Annick Lefèvre qui s’inscrivait en rupture avec nos tabous sur l’ethnicité et la pauvreté.

L’actualité nous réservait, cette journée-là, les niaiseries habituelles, que ce soit de Gérald Tremblay qui nous prenait toujours pour des valises d’après les révélations entendues à la Commission Charbonneau ou de Nétanyahou qui faisait le con avec sa ligne rouge à l’ONU. Mais il y avait aussi Gabriel Nadeau-Dubois qui entamait le procès bidon pour lequel il est accusé. Lorsque Louise Bombardier a lu son texte sur le printemps érable, je me suis dit que certaines plaies de la lutte étudiante sont toujours vives.

Que dire de Rona Ambrose, le vampire de l’ouest, qui s’est levée dans la House of Commons pour appuyer la reconnaissance du fœtus comme être humain. Malheureusement, ce n’était pas la première fois, ni la dernière, qu’on entend un vote libre sur la question. Heureusement, il y a moyen d’espérer que cela cesse. Christine Germain nous rappelait que le «plus meilleur pays au monde» ne sera confortable que lorsque nous n’y serons plus.

C’est notre créativité qui a soufflé sur les braises de la révolte, «tous les soirs jusqu’à la victoire», lors de ce long printemps. Nous avons vaincu le cynisme car nous sommes de l'école des rêveurs. Alexis Martin disait à l'émission Voir diffusé à Télé-Québec que le rêve est important pour une société, car c’est un moyen de survie.

Car il faut survivre aux disparus. Chef de meute, tu as permis à d’autres d’hurler à cette lune presque pleine leurs rêves afin qu’il reste quelque chose de nos rêves. Il en restera bien certainement le souvenir endeuillé d’Ève Cournoyer qu’Isabelle St-Pierre et toi avez réservé à votre façon dans un hommage ressenti. Nous non plus ne l’oublierons pas.