mercredi 28 octobre 2026

Janette, une transfuge de classe?

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20260122/janette-une-transfuge-de-classe 


« Les discussions autour de la dinde », c’est ainsi qu’on résume les échanges portant sur l’actualité lors des partys de famille à Noël. Ça constitue un baromètre complémentaire au Bye Bye à savoir ce qui a marqué l’année qui s’achève. Chez nous, à Noël, on s’est attaqué au cas de Jean-Philippe Pleau et son roman Rue Duplessis. Ma petite noirceur. (2024).

Dans cet essai autobiographique, Pleau retrace le parcours de son enfance à Drummondville jusqu’à l’obtention de son doctorat en sociologie et sa position d’animateur d’une émission philosophique à Radio-Canada. Avec le sociologue français Pierre Bourdieu en main, il analyse son histoire comme le récit du passage d’une classe sociale à une autre.

Là où ça coince, c’est cette idée même de classe sociale revendiquée comme une certitude. Pleau est-il comme le mousquetaire Porthos ou Barry Lyndon, dans le film de Kubrick, qui obtiennent des titres de noblesse?

Et avec elle, dans l’analyse de Pleau, vient un divorce social. Il n’y a pas de retour en arrière. Maintenant, Pleau regarde la mythologie et les superstitions de sa famille comme les conséquences d’une pauvreté culturelle et économique. Il voit ses propres conditionnements comme une tare et considère ceux de ses parents avec empathie (certains dont je suis diraient avec mépris).

Au cours de l’année 2025, on a pu entendre ici et là certaines critiques à propos de la proposition de Pleau. Certaines portaient sur la condition économique de sa famille (ses parents étaient propriétaires), d’autres, sur l’idée de fracture entre deux mondes et la souffrance qui l’accompagne.

J’entendais récemment Gérald Fillion confier à Jean-Philippe Dion à l’émission L’autre midi à la table d’à côté qu’il ne regardait pas son enfance dans un milieu populaire avec dépit. Il vit très bien avec son passé.

Pour ma part, ayant vécu un parcours similaire à Pleau, je ne vois pas mon passé avec condescendance. Comme Gaston Miron l’a fait avec sa poésie, le passé est le territoire de mon imaginaire.

Pleau a raconté l’engouement qu’a suscité son livre dans les salons du livre. Les gens venaient, disait-il, lui raconter des anecdotes qui rejoignaient ses propres constats. Et c’est bien! Il ne faut pas ignorer l’attrait pour parler de notre manière d’être comme société.

L’auteur mérite son succès. Une partie de l’intérêt que suscite son ouvrage est qu’il s’inscrit dans une démarche entreprise, entre autres en France par Édouard Louis avec Pour en finir avec Eddy Bellegueule (2014) ou l’œuvre autobiographique d’Annie Ernaux. Au Québec, on pourrait évoquer Caroline Dawson avec son récit Là où je me terre (2020).

Entendre Édouard Louis évoquer lui-même Ernaux, Dawson et Pleau au micro d’Émilie Perrault (Il restera toujours de la culture, 2 décembre) vient renforcer ce concept. Louis évoque à son tour la souffrance corolaire à ce passage entre deux mondes. Il y a un aspect émotif à considérer. Il faut savoir que, pour Édouard Louis, son passage d’une classe sociale à l’autre est symbolisé par un changement de nom, soit d’Eddy Bellegueule à Édouard Louis.

La vie du livre de Jean-Philippe Pleau s’est prolongée en 2025 avec une adaptation théâtrale. Marie-Ève Milot a mis en scène le texte de Pleau au théâtre Duceppe avec, entre autres, Pleau lui-même sur scène. C’est un projet intéressant où l’essayiste semble avoir pris en considération les critiques à l’égard de son travail en raison des pointes d’humour qui ont accompagné la pièce.

La pièce sera en tournée ce printemps au Québec. Elle défie la lecture catastrophique du milieu culturel avec tous ces projets annulés d’arts vivants faute de financement.

Si le théâtre Duceppe a visé juste avec la production de Rue Duplessis, il ne s’est certainement pas trompé avec la pièce Janette de Rébecca Déraspe. Cette création théâtrale a été jouée une première fois en 2024 et des dates de représentation sont annoncées pour 2026.

La pièce retrace le parcours de vie de Janette Bertrand en l’inscrivant dans l’histoire sociale québécoise, plus particulièrement l’histoire du féminisme québécois. Mais ça n’a rien d’une fresque historique. Ça ressemble plutôt à un gros souper à la manière de Parler pour parler.

Il y a un côté populaire à l’ambiance générale. Quand on arrive, certains comédiens sont déjà là. Ils accueillent le public. Certains spectateurs sont d’ailleurs bien en avant et interagissent avec la scène : pour eux, il n’y a plus de quatrième mur. Pour eux aussi, un repas leur est servi par les acteurs dont le rôle de serveur n’en est qu’un parmi tant d’autres dans l’accompagnement de Guylaine Tremblay, qui interprète Janette Bertrand.

Alors qu’ils font le service aux tables, partout dans la salle, on sent par-ci par-là les effluves de son rôti de bas de palette cuit avec la soupe à l’oignon. La popularité de cette recette rappelle l’invention présumée du pouding chômeur de Bertha-Andréa Bourgie, épouse de Camilien Houde : un coup de pouce aux ménages à faible revenu, tout particulièrement aux femmes qui devaient composer avec ce qu’elles pouvaient pour nourrir la famille.

Alors, Janette, une transfuge de classe? Cette odeur de rôti qui embaume la salle évoque-t-elle un souvenir misérable? On a généralement une meilleure considération pour la cuisine de maman. Elle prend d’habitude des considérations épiques dans nos souvenirs d’enfant, bien que certains diront avoir été plutôt marqués par la mauvaise cuisine de leur mère (c’est peut-être le cas de Pleau, qui sait?).

Si j’évoque ce souvenir furtif de la pièce, c’est que, avec le recul, il résume l’impression que laisse Jannette généralement chez les gens, une impression que Rébecca Déraspe a certainement voulu communiquer à travers sa pièce : l’étreinte de Janette sur les autres est altruiste, empathique, humaniste.

Dans toutes les cultures du monde, faut-il le rappeler, manger est au cœur de la dynamique des sociétés. La simplicité d’un rôti de porc fait par Janette, quand c’est fait avec amour, ça ne se refuse pas!

Il n’est pas nécessaire de rappeler ce que Janette a laissé comme marque dans nos vies. La pièce de Déraspe a confirmé cette vision rassembleuse de la société qu’a voulu communiquer Janette Bertrand, une société qui n’est pas faite de castes.

Hockey, poutine, Céline

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20260611/hockey-poutine-celine 


J'enseigne le français au niveau collégial. Dans mon cours de littérature québécoise, je démontre comment l'identité québécoise a évolué à travers ses différentes natures qui l'ont constituée. Ses différentes natures sont les noms qui ont consacré l'existence de ce peuple francophone en Amérique.

Jadis, les premiers Français, les Canadiens, les Canayens, les Canadiens français.

Dans la littérature orale et écrite, on retrouve dans l'imaginaire qui habite les œuvres des figures récurrentes qui permettent de s'amuser à circonscrire notre identité antérieure, les prémisses de notre identité actuelle.

Ce n'est pas une science exacte, mais il y a quand même des évidences. La religion catholique a défini notre moralité et notre système de valeur que la langue française a mis en mots.

Donc, pour faire court, la religion et la langue nous définissaient.

Avec la Révolution tranquille et l'adoption de la Charte de la langue française, le Québec s'est davantage défini par la langue française. La religion est toujours présente, mais elle a nettement perdu de son influence, malgré les quelques soubresauts que nous offre l'actualité (les déchirements autour du crucifix à l'Assemblée nationale, la prière au conseil de ville de Saguenay). C'est une posture évolutive.

Et au regret de déplaire à certains politiciens, la laïcité n'est pas un trait identitaire. On pourrait dire la même chose de la sociale-démocratie. Est-on moins québécois quand la droite est au pouvoir? Après combien de coupure dans nos services sociaux ne serait-on plus québécois? Vous voyez le portrait.

La laïcité, la sociale-démocratie, dans les deux cas, ce sont davantage des principes politiques que des caractères identitaires.

D'ailleurs, cette idée de définir le Québec par son caractère social-démocrate a été proposée par un documentariste de la génération X dans la pièce Un nouveau jour (2025), écrite par Jean-Philippe Baril Guérard. Ce personnage est mandaté avec trois autres personnes issues de milieux différents pour produire le spectacle de l'avènement du pays du Québec après un vote référendaire donnant le oui gagnant avec 52% d'appuis.

Si Terre-Neuve a pu entrer dans le Canada avec 52%, le Québec peut en sortir avec 52%. Mais ça, c'est un autre sujet!

Hockey, poutine, Céline

Jean-Philippe Baril Guérard, auteur des romans Royal (2014) et Manuel de la vie sauvage (2018), est un habitué des œuvres percutantes et frontales. Il a lu Joyce Carol Oates, dans le style de son American Psycho (1991), et ça parait.

Je précise pour donner une idée du ton qu'il a donné à sa pièce. Il offre un portrait cynique d'une situation qui est celle d'organisateurs blasés et incompatibles.

Il y avait ce publicitaire autour de la table, mais aussi une Franco-ontarienne québécoise d'adoption et de cœur, une célèbre animatrice télé de Radio-Canada, un publicitaire anglophile, fils d'immigrant latino.

Ils ne savent pas vraiment pourquoi ils ont été choisis pour faire ça. Une chose est sûre: ce ne sont pas des volontaires et encore moins des zélotes!

Pour être honnête, le concept est un peu bancal. On assiste à une séance de remue-méninges (brainstorming) avec des gens peu inspirés qui expose l'avis de gens blasés qui ne savent pas par où commencer.

La question n'est pas « on célèbre quoi? », mais bien « on célèbre qui? »

Le publicitaire est probablement le seul à se sentir comme un poisson dans l'eau. Pour lui, c'est un petit lundi. Il résume ça ainsi (c'est un trait du métier): hockey, poutine, Céline.

C’est pour cela que le documentariste s’est écrié de désarroi en cherchant des valeurs supérieures, telles que la social-démocratie. C'est un peu n'importe quoi, lui fait-on remarquer. Mais que proposer en contrepartie?

Quelle culture québécoise?

Dans une de ses chroniques dans La Presse, Marie-France Bazzo a voulu prolonger le débat. Elle est sociologue de formation après tout. Ça compte.

Or, que fait-elle? Elle demande à une intelligence artificielle générative de lui répondre. Ça ne s'invente pas.

Malgré tout, elle en tire les épithètes francophone, collective, festive. Elle tricote autour d'eux avant de tomber dans le piège de l'association l'industrie culturelle et l'intangible définition de notre nature collective.

Toute sa réflexion la ramène avec contentement à ce constat : hockey, poutine, Céline. Comme si les États-Unis, c'était football, hot-dog, Elvis.

Dans la pièce Un nouveau jour, on revient à hockey, poutine, Céline par dépit. Les personnages finissent par avaler la pilule et, dès lors, ils en viennent à proposer quelque chose qui n'a rien à inquiéter les organisateurs de la Fête nationale sur les plaines d'Abraham.

Ce qui est étonnant dans le texte de Jean-Philippe Baril Guérard, c'est l'évolution de la réflexion. Quand ils tombent sur le sujet de la langue française, l'idée est écartée du revers de la main par le publicitaire. Le motif? Il y a d'autres pays francophones.

C'est un peu court comme réponse. Même l'IA de Marie-France Bazzo a fait preuve d'un peu plus d'égard pour le caractère francophone.

Dans le cours que je consacre sur la Révolution tranquille, je présente l'adoption de la Charte de la langue française comme un moment pivot qui a converti l'identité canadienne-française pour qu'elle devienne québécoise.

La langue, devenue le seul vecteur identitaire, devient un véhicule de convergence. Elle consacre que l'identité québécoise soit de nature civique et non plus ethnique.

D'un point de vue évolutif, c'est quand même formidable et ce fait seul mérite d'être célébré.

Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas d'autres facteurs, comme le territoire, le métissage culturel avec tous les peuples qu'on a rencontré, comme les Irlandais, les Wendats, les Anglais, les Abénaquis, les Cris (et ainsi de suite) qui ont croisé son histoire et qui ont édifié l'humeur collective.

C'est que le caractère français est structurant en soi, car ça vient avec une façon de nommer et d'exprimer le réel et le ressenti.

On pourrait même prétendre qu'il y a une façon québécoise de s'exprimer en anglais!

Pourquoi? Gaston Miron dénonçait l'omniprésence de l'anglais dans la sphère publique parce qu'elle venait avec un système de pensée, une syntaxe qui venait corrompre notre propre syntaxe. Son combat contre le phénomène du « traduidu » était davantage une affaire de syntaxe.

Maintenant, peut-on dire que l'adhésion au Québec français soit une réalité suffisamment acquise qu'elle s'exprime autrement qu'en français?

Existe-t-on même dans le silence?

Anaïs Barbeau-Lavalette, du folklore à l’éloge de la liberté

texte rédigé pour l'aut'journal et disponible à cette adresse: https://www.lautjournal.info/20261027/anais-barbeau-lavalette-du-folklore-a-leloge-de-la-liberte 


C'était il y a vingt ans à peu près: la crise des accommodements raisonnables, la commission Bouchard-Taylor qui s'en est suivie et l'élection de 41 députés de l'Action démocratique du Québec.

On nous avait vendu la lassitude autour de la question « What does Quebec want? » pour imposer de se détourner de la question. Pour se tourner vers quoi? Vers nous-mêmes. Comme si c'était nous le problème. Tout est devenu prétexte pour se braquer, comme un bon vieux débat Québec contre Montréal, la gauche contre la droite, les wokes, les mondialistes, les incels, pro ceci et anti cela…

Il y a 20 ans, on parlait d'un Québec réactionnaire qui s'était exprimé à travers le coup de force des adéquistes de Mario Dumont. C'était le signe d'une redéfinition et d'une remise en question de notre vie commune en mettant derrière soi la question nationale. On promettait même la fin d'un cycle politique! Allait-on enfin cesser de tourner en rond avec le vieux débat de la question nationale?

Depuis lors, des initiatives comme le Moulin à Paroles en 2009, l'événement politique Nous? en 2012, juste avant le Printemps érable, qui a été un formidable laboratoire d'idées, tout cela visait à réfléchir au sens commun de ce qui forme notre existence comme société.

Tout cela pour nous conduire à l'élection d'une vingtaine de députés du Parti conservateur du Québec (PCQ) à l'Assemblée nationale, un parti absent de la carte électorale depuis près de cent ans. Déjà, le chef et député de Bellefeuille Éric Duhaime, a profité de la journée d'assermentation pour prendre la pose près du cheuf historique de l'Union nationale Maurice Duplessis.

Pour la petite histoire, c'est Maurice Duplessis qui a créé l'Union nationale en fusionnant le Parti conservateur avec l'Action libérale nationale. L'Union nationale a cessé d'exister en 1989. Un nouveau parti Union nationale a été créé en 2020, porté par une personnalité du web, qui semble en faire le parti d'un seul homme et qui ne mérite surtout pas davantage d'attention.

Un intéressant balado de Radio-Canada préparé et narré par Jean-François Nadeau sur Maurice Duplessis mérite l'attention de tout amateur d'histoire et de politique pour qui ces années n'étaient que La Grande Noirceur et rien d'autre. On en apprend entre autres sur les origines bourgeoises de Duplessis et qu'il y a peu d'archives sur l'élection de 1952, tant l'Union nationale s'était appliquée à effacer toute trace de ses activités frauduleuses et flagrantes.

NOTRE MAITRE, LE PASSÉ

Peut-être certains se rappelleront qu'il n'y a pas si longtemps, alors que François Legault se réclamait de Maurice Duplessis, certains fin finauds se questionnaient s'il n'était pas préférable de revenir à la notion de Canadiens français.

Bref, l'impression de progrès dans l'histoire collective en prend tout son rhume et son hoquet nous ramène là où nous ne le soupçonnait pas. Qui aurait cru qu'on trouverait du réconfort dans les discours de Lionel Groulx à travers son recueil de textes Notre maitre, le passé. Groulx voyait dans l'histoire nationale un outil pour comprendre le présent et envisager le futur, mais, en contrepartie, une source de méfiance envers tout ce qui s'en éloigne.

J'ai appris dernièrement que mon grand-père, Héliodore Gadbois, avait chanté au cours d'un épisode de la Soirée Canadienne, ce qui a initié une véritable chasse aux archives qui reste inassouvie à ce jour.

40 plus tard, la Soirée Canadienne est toujours d'actualité. Elle a été gardée vivante depuis sa dernière diffusion en 1983 à travers des chaines télé comme Prise2. Depuis l'avènement d'internet, différents extraits s'y sont retrouvés sur les plateformes de diffusion en ligne ou sur les réseaux sociaux.

Sur TikTok, le réseau social chinois dont l'algorithme est un véhicule de contenu toxique et addictif, certains passages de l'émission animée par Louis Bilodeau y ont été vus des millions de fois à travers le monde, comme celui du jeune Serge Veilleux, qui chante Le docteur Guérit-Tout.

On explique la fin de la diffusion de la Soirée Canadienne par l'époque post-référendaire, comme si tout le folklore qui avait habité le Québec jusqu'alors était devenu quétaine, voire honteux. Comme si le Québec lui-même dans sa nature entamait symboliquement une stratégie de repli.

Notre maitre, le passé, vraiment? L'expression s'en foutre comme dans l'an quarante, ça vous dit quelque chose?

LA FATIGUE CULTURELLE DU CANADA FRANÇAIS

Ce traitement réservé à notre folklore, on en parle pourtant à chaque année durant le temps des fêtes. Permettez-moi de me faire visionnaire: on en parlera dans un mois ou deux quand, dans les différentes émissions de variétés, seront invités Yves Lambert, les membres du Vent du Nord ou tout autre groupe trad, juste « ben occupé » par la saison des partys des fêtes. On posera systématiquement la question: « Le trad, c'tu juste d'la musique du temps des fêtes? »

Le folklore québécois et la culture québécoise, c'est la même chose. Et il faudra répéter encore que la culture québécoise s'exprime dans les arts, mais pas seulement comme cela. C'est notre façon d'être, de paraître et de nous comporter qui définit notre nature profonde.

Alors, quand le folklore devient peu à peu un reliquat qu'on expose de temps à autre comme de la vaisselle de cristal réservée aux grandes occasions, c'est créer un effet de distance. C'est en faire un objet de méfiance ou de mépris.

Sommes-nous témoins d'une identité culturelle appelée à devenir hermétique, une source d'indifférence ou de moquerie? Sommes-nous toujours dans l'état des lieux que faisait Hubert Aquin dans son texte La fatigue culturelle du Canada français, évoquant une nation colonisée, coincée dans ses paradoxes?

PAS PERDUS

Ce rapport au folklore est sans surprise un des sujets traités dans la pièce de théâtre documentaire Pas Perdus d'Anaïs Barbeau-Lavalette et d'Émile Proulx-Cloutier, qui a fait un retour sur scène dernièrement. Cette production du Centre du Théâtre d'Aujourd'hui marque un retour après un passage, entre autres au Théâtre du Nouveau Monde. La pièce jouit aussi d'une adaptation vidéo accessible depuis le site internet de Télé-Québec.

Pour résumer, la pièce raconte le rapport qu'entretiennent quelques gigueurs avec cette forme ancienne de danse. Elle raconte aussi le parcours unique de chacun de ces artistes à travers une entrevue qu'ils accordent à Anaïs Barbeau-Lavalette. Ils parlent de leur art et de leur vie et, à travers ces échanges, il y a une réflexion sur le sens de la vie, la vocation, le temps, la mémoire, la tradition.

Il y a Réal qu'on voit tresser une raquette en babiche, un autre art qui a la vie dure. Et pourtant, comme il le dit lui-même, il n'y a rien de mieux pour aller dans la neige hors sentier! Réal agit comme aidant naturel pour son épouse atteinte d'Alzheimer. Jusqu'ici, l'image est forte. Et on n'a pas encore évoqué la danse.

C'est que Réal aimait danser. La gigue, oui, mais pas seulement. On sympathise avec le fait qu'il ne puisse plus danser aujourd'hui, étant donné sa situation à domicile. Quand il parle de gigue, il dit que sa femme déteste cela. Ça l'a contraint à se construire un plancher de danse dans sa grange pour y faire quelques pas. Et c'est pour lui un acte salvateur.

L'amnésie et la démence qui conduisent vers un détournement de sens, à une forme de détestation de soi, c'est une interprétation qu'on peut faire. C'est une lecture triste et sombre de l'avenir qu'on peut faire.

Pascal Quignard s'était penché sur la capacité de l'art à accompagner la répression et la déshumanisation. Le titre était La haine de la musique. Il évoquait la manière avec laquelle les soldats nazis dans les camps de concentration avaient détourné le sens lyrique des grands airs classiques et folkloriques juste en les faisant jouer en accompagnement des séances de travaux forcés.

POUR LA SUITE DU MONDE

Lors de la commission Bouchard-Taylor et du rapport qui s'en suivit, on semblait découvrir pour la première fois les vertus du métissage. La gigue, pourtant, est un vibrant rappel de la fibre irlandaise qui compose une part de nos mythes fondateurs. Elle a accompagné des moments-clés de nos vies collectives.

Pour parler du collectif, Anaïs Barbeau-Lavalette, dans sa pièce, présente des extraits du documentaire Pour la suite du monde (1963) de Pierre Perrault, produit par l'Office national du film. Ce formidable documentaire du poète Perrault dresse un regard anthropologique sur le Canada français d'antan.

On y rappelle entre autres des pratiques culturelles qui ont lieu pendant les fêtes de Pâques où la pratique de la gigue était centrale. Ces manifestations culturelles paraitraient aujourd'hui exotiques pour la moyenne des gens, alors même qu'il n'y a rien à comprendre entre les œufs, les lapins, le chocolat et la crucifixion.

FEMME PAYS

Pendant ce temps, dans certaines salles de cinéma, on peut y voir le film Pauline Julien: Femme Pays d'Anaïs Barbeau-Lavalette. Il s'agit d'un portrait de la célèbre interprète décédée en 1998. L'intention est de raconter une certaine vision du Québec et d'une certaine époque à travers cette femme, véritable parangon de la liberté.

On est moins dans la biographie didactique renseignant sur les célèbres épisodes qu'elle illustre, comme la Crise d'Octobre ou la campagne électorale de 1976, mais plutôt dans un portrait parfois impressionniste d'une femme sans compromis.

Anaïs Barbeau-Lavalette présente cette radicalité du discours jusque dans ses derniers jours, quand elle choisit sa propre fin, et ce, en complicité un peu forcée avec ses enfants. La scène m'a fait penser à Hubert Aquin. Sa conjointe, Andrée Yanacopoulo, raconte dans le documentaire Deux épisodes dans la vie d'Hubert Aquin (1979) comment Hubert Aquin, auteur du roman Prochain épisode (1965), était obsédé par l'idée de la mort, et comment il avait conçu la sienne. Elle y avait consenti silencieusement.

C'était une scène à glacer le sang. C'est une conception de la liberté qu'on craint et qu'on envie. Pauline Julien n'en avait rien à faire des « qu'en dira-t-on ». Certains danseurs de gigue de la pièce Pas perdus penseraient probablement la même chose. Ils marchent avec un vent de face.

What does Quebec want? Invoquons Danton: « De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace! » Ajoutons avec bienveillance: on a besoin de se retrouver.

Quand Réal danse dans sa grange, il apaise son âme. Quand il danse pour nous, il apaise la nôtre.