lundi 10 octobre 2022

La pratique de l'oisiveté

 Article rédigé pour l'aut'journal et accessible à cette adresse: https://lautjournal.info/20200514/la-pratique-de-loisivete

Les règles ont changé: l'oisiveté est à la mode, quoi qu'on n'a pas vraiment le choix. Pour certains que le destin a condamnés à domicile, leur vie a été dictée par l'attente au cours des deux derniers mois.

Dans les médias, bien évidemment, on ne parle que de ça, car, bien sûr, les règles ont changé. Le nouveau paradigme est analysé sous tous les angles, selon les champs d'intérêts des journalistes ou des chroniqueurs.

Du côté de la culture, on fait preuve d'imagination pour remplir le mandat de produire du contenu médiatique. Odile Tremblay dans le Devoir et Michel Coulombe à Radio-Canada recyclent les classiques du cinéma.

Faut-il en rire ou en pleurer? Dites-vous que les journalistes sportifs doivent en baver depuis bientôt deux mois. Par exemple, Jean Dion du Devoir s'affaire maintenant dans la section des mots croisés. À RDS, c'est l'hécatombe. On y rediffuse plus que jamais du contenu pour les nostalgiques: les fameux matchs des Nordiques de Québec et le Défi Mini-Putt.

Il a beaucoup été relaté que l'oisiveté n'est cependant pas synonyme de performance en ces temps incertains. Une majorité ne s'est pas vanté d'avoir enfin réglé son sort à la Recherche du temps perdu qui accumule la poussière dans la bibliothèque. L'anxiété croissante est-elle en cause? Surement qu'elle y contribue.

Bien qu'ils aient tout le temps devant eux, beaucoup de créateurs avouent être sclérosés. En même temps, si tout ce qu'ils trouveraient à faire est de parler du Grand Confinement, il y aurait certainement rien de bon qui en ressortirait. Souvenons-nous que beaucoup d'ɶuvres ont été composées durant le Printemps érable, concernant le Printemps érable. Y en a-t-il vraiment une qui passera à l'histoire?

Certains occupent leurs jours avec la télé ou la radio allumée en permanence, comme s'ils vivaient dans une salle de presse. Mais entendre sans arrêt le sujet d'actualité qui a forcé notre confinement peut s'avérer lassant, voire stressant. Alors, la tentation de garnir les coffres de Netflix ou Disney semble tout naturel afin de se laisser avaler tout rond dans leur catalogue de films, de séries télé et de documentaires.

Consommer local


Alors que la récession nous guette, que l'économie québécoise est en chute libre, que le chômage grimpe en flèche, il faut se soutenir collectivement et acheter local, plus que jamais. Pour être conséquent, on remplacera donc Netflix par Tou.tv de Radio-Canada, Illico de Vidéotron ou peut-être même Crave de Bell.

Malgré la fermeture des salles de cinéma, il demeure possible, grâce à la vidéo sur demande (VSD), de voir des films qui auraient dû être en salle en ce moment. Pour en apprendre davantage, consultez les sites du Cinéma Moderne ou du Cinéma du Parc.

Sinon, on peut retrouver sur le site du Regroupement des Distributeurs Indépendants de Films du Québec (RDIFQ) les titres parus récemment ou qui devaient paraître. Les films sont présentés avec un lien vers une plateforme de diffusion payante.

Les sites web de certains théâtres diffusent librement la captation de certaines pièces, comme Je ne te savais pas poète à l'Espace libre ou Tartuffe de Molière au Théâtre du Nouveau Monde. Autrement, le site de Radio-Canada contient des versions audiophoniques de pièces comme J'aime Hydro, Mademoiselle Julie ou Encore une fois si vous permettez.

Radio-Canada héberge également des spectacles d'humour, des livres audios et autres balados. On peut également employer la nouvelle application OHdio pour accéder à tout ce contenu.

Si l'application Qub radio de Vidéotron ne contient pas autant de contenu culturel, sa toute nouvelle Qub musique est prometteuse en constituant des listes de lecture comme le fait Spotify. Mais à la différence de ce dernier, il met le contenu québécois à l'honneur. Ce n'est pas Spotify qui mettrait à l'honneur le métal québécois dans une même liste de lecture! On souhaite évidemment que la rétribution aux artistes soit plus généreuse que le fait Spotify actuellement. L'accès à la plateforme est gratuit jusqu'en août.

Enfin, n'oublions pas que malgré la fermeture des bibliothèques publiques, le prêt numérique est toujours accessible, dans la mesure où votre bibliothèque locale participe à ce service. Par contre, pour les non-initiés, une première expérience avec ce service est souvent difficile. Il est alors peut-être plus simple d'encourager une librairie indépendante comme il s'en trouve sur la plateforme d'achat en ligne des librairies indépendantes du Québec.


Liens utiles :

Théâtre
TNM: https://tnm.qc.ca/tnm-sur-le-web
Espace Libre: http://espacelibre.qc.ca/

Cinéma
Cinéma du Parc: https://cinemaduparc.com/
Cinéma moderne: https://www.cinemamoderne.com/
Regroupement des Distributeurs Indépendants de Films du Québec: https://www.rdifq.ca/

Audio
Radio-Canada: https://ici.radio-canada.ca/premiere/balados
(ou passez par l'application OHdio sur l'Appstore ou Google Play)
Qub musique: https://musique.qub.ca/ (gratuit jusqu'en aout)

Lecture
Bibliothèque numérique: http://www.pretnumerique.ca/
Les libraires: https://www.leslibraires.ca/

mercredi 11 avril 2018

Tous colonisés

entretien avec Philippe Ducros, auteur de La cartomancie du territoire


texte paru dans l'aut'journal et disponible à cette adresse: http://lautjournal.info/20180411/tous-colonises

La Commission fédérale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées et la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec visent à mettre en lumière ce qui ne tourne pas rond dans le traitement réservé aux Premières Nations.

Des torts, nous en portons la responsabilité comme collectivité. Les Premières Nations sont blessées; cela ne fait pas de doute. Et si nous l’étions aussi, sans que ce soit de la même manière, mais par le même mal?

C'est l'intuition qu'entretient Philippe Ducros, auteur et metteur en scène de la pièce La cartomancie du territoire présentée à l’Espace libre. L’Aut’journal s’est entretenu avec lui pour en discuter.

Son oeuvre est le fruit d’un pèlerinage dans les différentes communautés autochtones qui peuplent le Québec: «J’ai fait la Côte-Nord; j’ai fait Mashteuiatsh au lac St-Jean; j’ai fait un peu aussi la Gaspésie jusqu’au centre de détention de New Carlisle, en Gaspésie, pour rencontrer des Micmacs qui y étaient détenus». Par le passé, il a également visité Kangiqsujuaq dans le Grand Nord ainsi que les Mohawks de Kahnawake.

«Les gens que j’interviewais,» avance-t-il, «je leur ai beaucoup demandé de s’ouvrir à moi et de me parler de leurs blessures, de leurs traumatismes, de tout ce qui leur est arrivé. Et je trouvais que ce n’était pas honnête de le faire si moi je ne me mettais pas à nu.»

«J’ai décidé aussi de m’ouvrir et de parler de moi-même et de parler du fait que je me suis retrouvé, moi, en 2014, un peu sur les genoux. J’avais travaillé 80 heures par semaine pendant des mois. J’étais brulé [à cause de cet] espèce de mode de vie occidental qui nous jette tous un peu sur les genoux et qui jette aussi le territoire sur les genoux.»

Selon Ducros, la colonisation du territoire a été régie par un même schème: «C’est le capitalisme, le colonialisme, la croissance économique, c’est toutes ces idées-là qui mènent au réchauffement climatique, qui mènent à l’écart entre les riches et les pauvres, qui mènent à la grande colère qui est dans les démocraties actuelles, la perte de vitalité dans les démocraties qui fait qu’il y a des Trump qui sont élus au pouvoir, des Ford qui sont élus en Ontario.»

En clair, nous sommes tous victimes, indépendamment de qui nous sommes, autant la terre que les gens. «Je pense que l’aliénation est collective», pense l’auteur. Par ailleurs, dans le dossier de presse de la pièce de théâtre, on trouve cette citation de Frantz Fanon, auteur des Damnés de la terre: « Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. »

C’est pourquoi le dramaturge réfléchit à la manière dont on s’occupe de notre territoire. Il s’inspire de la résilience des Premières Nations afin «[d’]apprendre comment eux se sont relevés des traumatismes du colonialisme, car [il a] l’impression qu’on est en train de s’auto-coloniser tous un peu, et [il souhaite] apprendre aussi les réponses aux grands enjeux de notre époque, voir d’autres manières de lire le monde, dans d’autres visions de la vie.»

Il évoque le milliard de dollars qu’il faudra payer pour décontaminer les sites miniers québécois, mais également le projet hydro-électrique de la Romaine et le financement de la cimenterie Port-Daniel, deux initiatives lancées dans des marchés saturés, qui auront un impact certain sur l’environnement.

Mais aussi, ce sont des projets qui confortent nos complexes, comme le dit Ducros: «On paie pour se faire voler notre territoire, pour créer 200 jobs. La cimenterie Port-Daniel, on le sait, ça a couté 600 millions de dollars pour créer 200 jobs. C’est 3 millions la job.»

Car en réalité, le grand gagnant est celui qui reçoit tout cet argent et non le peuple qui s’illusionne le rayonnement d’un tel investissement. Malgré tout, peu de Gaspésiens et de citoyens de Chandler s’en plaindront. Fanon disait que la colonisation causait un complexe chez le colonisé qui incitait au désir du maitre, le syndrome de Stockholm, si on préfère.

C’est pourquoi Ducros «pense aussi qu’il y a cet espèce de fantasme de dire: “Il faut créer des jobs”, et c’est un discours que les gens disent et que les gens des régions qui se retrouvent à voir leurs régions se faire vider disent: “moi, je veux des jobs”», et ce, peu importe les conséquences.

En prétendant que cet argent aurait pu être mieux investi, l’auteur appelle à une conversion profonde de notre mentalité d’après son expérience auprès des Premières Nations: «Eux, l’aliénation, ils l’ont vécue d’une manière beaucoup plus violente que nous, beaucoup plus frontale.»

«Ce que je sais aussi, c’est que ces traumatismes-là, ce dont parlait Fanon, au niveau du complexe, ça existe encore. Ce que ça signifie, c’est que ça crée, dans les gens qui ont été colonisés d’une manière aussi grande et aussi violente, ça crée des traumatismes qui rendent les gens malheureux.»

«On leur a appris à se haïr. On leur a appris à trouver leur culture sale. La loi sur les Indiens avait comme but de tuer l’Indien dans l’enfant. Kill the Indian in the human. Tout ça, ça a créé des séquelles. C’est passé de génération en génération. Dans les communautés, il y a beaucoup de violence, beaucoup de violence verbale, civique, sexuelle. C’est des choses qui ont été apprises, qui ont été déstructurées».

«On les a déstructurés. Après ça, on s’étonne qu’ils sont déstructurés.»

Étant donné que les voyages de Philippe Ducros l’ont mené en Amérique latine et en Afrique. Il a aussi visité les territoires occupés par Israël au Proche-Orient. Il fallait bien lui demander si la situation qu’il a vu dans les réserves et les villages nordiques se comparent avec ce qu’il a vu ailleurs.

Spontanément, il évoque l’expérience palestinienne: «Tout le monde parle des territoires palestiniens occupés comme étant des bantoustans [avec ses] murs de l’apartheid. Et moi j’étais là-bas et je me suis dit que c’est pas des bantoustans, c’est des réserves qu’ils sont en train de créer.»

«Je parle des territoires occupés. Je parle de Gaza, du nord de la Cisjordanie, du centre de la Cisjordanie, du sud de la Cisjordanie qui sont complètement coupés l’un de l’autre. [Les Israéliens] ont coupé ces territoires-là. Ils sont capables, en fermant deux ou trois checkpoints, de tout bloquer la circulation.»

Cet exil, cet isolement impose aux Palestiniens un «processus d’endoctrinement, [un] processus d’aliénation [...]. Oui, je peux reconnaitre des choses qui sont chez les Premières nations que je peux reconnaitre chez les Palestiniens.»

«La Palestine, c’est une colonisation comme avant la Deuxième Guerre mondiale, comme on colonisait au 19e siècle et dans la première moitié du 20e siècle. Les réserves autochtones, c’est la même chose. [...] C’est un génocide. Ils ont été complètement massacrés à la manière des colons à l’époque où les colons débarquaient et, s’il n’y avait pas de chrétiens, c’était à eux la terre.»

Cependant, bien que les conditions de vie dans certaines réserves sont propres au tiers monde, «entre le Mali et le Gabon», il constate que «peut-être que [les Autochtones] sont passés à travers et sont déjà en train de se relever. [...] Il y a un réel réveil. Il y a une réelle réappropriation de leur réalité. Il commence à y avoir des choses très inspirantes chez les Premières Nations.»

Il se dit très «très inspiré par ce que qui se passe à la Baie-James, [avec] le gouvernement bipartite entre les Cris et les Jamésiens.»

Ducros évoque l’entente qui a été convenue en 2012 entre les Cris de la Baie-James et Québec pour créer un gouvernement mené conjointement par des Québécois habitant la Baie-James et les Cris, ce qui permet à ces derniers d’avoir un mot à dire sur la gestion de leur territoire.

Bien que ce «geste semble emballé dans du papier électoral» selon Marie-Andrée Chouinard du Devoir, car des élections eurent lieu quelques mois plus tard, il n’en demeure pas moins que ce fut une décision fondée sur un principe de dignitié et non seulement par le dictat économique..

Comme quoi, parfois, les cadeaux électoraux font des heureux et n’attisent pas toujours le cynisme!


La cartomancie du territoire

Texte et mise en scène de Philippe Ducros

Avec Marco Collin, Philippe Ducros et Kathia Rock

Une production de Hotel-motel

présenté à l’Espace libre du 27 mars au 7 avril 2018




Le texte est publié chez Atelier 10 dans la collection Pièces

mercredi 27 septembre 2017

Camillien Houde, la voix des dépossédés

article rédigé pour l'Aut'journal et disponible à cette adresse: http://lautjournal.info/20170829/camillien-houde-la-voix-des-depossedes

Au mois de février dernier, devant la crainte de voir disparaitre la circonscription électorale de Sainte-Marie-Saint-Jacques au profit d’une fusion avec celle de Westmount-Saint-Louis, les citoyens du quartier Centre-Sud de Montréal se sont mobilisés pour faire reculer la Commission de la représentation électorale.

Des personnalités publiques, parmi lesquelles la députée concernée Manon Massé mais également son prédécesseur Daniel Breton, ont tenu à mettre en évidence l’absurdité de cette décision.


Photo : Gabrielle Desmarchais
Comment a-t-on pu concevoir que les intérêts complexes des héritiers du “faubourg à m’lasse” aient pu se fondre dans ceux de Westmount, qui, dans l’imaginaire populaire, a été et est toujours le repaire de la haute bourgeoisie?

Une telle dichotomie était impensable. Heureusement, la décision a été renversée. Toutefois, tout cela a permis de jeter un éclairage sur l'esprit de communauté qui habite toujours ce milieu aux origines miséreuses, dont Camillien Houde à été le plus illustre ambassadeur.
 
Le quartier Sainte-Marie en fête
 
L’Espace libre se veut un théâtre de quartier offrant différents privilèges aux résidents du quartier où il a élu résidence en 1977 dans une caserne de pompier, ce qui lui confère ce cachet tout particulier qui fait sa marque.

Alexis Martin a tiré profit des célébrations du 375e anniversaire de Montréal pour présenter un projet qu’il avait d’abord prévu faire pour le petit écran, soit celui entourant la vie de Camillien Houde.

Raconter le prédécesseur de Jean Drapeau, c’est aussi parcourir l’histoire du quartier Sainte-Marie, mais également celle d’une époque allant du Krach de 1929 jusqu’à l’aube de la Révolution tranquille. Pour ce faire, une partie du spectacle se fait hors de l’enceinte du théâtre.

Tout commence au parc Joseph-Venne. Pris en charge par l’Écomusée du fier monde, on déambule en se faisant raconter le contexte historique dans lequel est né Houde jusqu’à l’Espace libre où sera joué la pièce.

Le rideau ne tombe pas à la fin. Les comédiens s’écartent et les grandes portes cochères de l’Espace libre à l’arrière-scène s’ouvrent pour laisser entrer des musiciens et des saltimbanques. Ceux-ci invitent les spectateurs à les suivre pour assister à la dernière partie de la célébration au Parc des Faubourgs.

Là, les spectateurs participent à un banquet digne de ceux qu’a déjà tenus Camillien Houde. On y mange un repas tout à fait décent préparé par le restaurant au Petit Extra, au son d’un jazz interprété par les Royal pickles.
 
«Monsieur Montréal»
 
Tel que nous a habitués le Nouveau théâtre expérimental, la pièce est pleine d’humour et de ruptures du quatrième mur. De plus, les comédiens sont assistés par une vingtaine de figurants tous issus du quartier Centre-Sud, ce qui ajoute au dynamisme de la pièce.

On n’aurait pas pu trouver mieux que Pierre Lebeau pour incarner Houde. Sa prestance et sa grandiloquence donnent toute la mesure de l’homme qu’on surnomma «Monsieur Montréal».

La vie de Camillien Houde est racontée depuis sa tendre enfance (que Lebeau joue en prenant un air enfantin) jusqu’à son retrait de la vie publique. Bien entendu, certaines libertés ont été prises par souci d’économie.

Seul survivant d’une fratrie de dix enfants, tous décédés avant l’âge de deux ans, il a même perdu son père assez jeune, emporté par la tuberculose.

Houde a dû porter sur ses épaules tous les espoirs de sa mère. Au collège, il est introduit aux arts de la scène grâce à Conrad Kirouac, le frère Marie-Victorin (incarné par un solide Didier Lucien).

Par une réplique clé qui fait partie des libertés prises par Alexis Martin, le frère Marie-Victorin encourage Houde à embrasser la vie publique dans laquelle la théâtralité lui servira. Cependant, il le met en garde de cacher son savoir, qui fait peur aux petits comme aux grands, car le savoir fait craindre les périls de la subversivité.
Photo : Gabrielle Desmarchais

En ce sens, Camillien Houde ressemble à Maurice Duplessis. Il est dommage de ne pas avoir évoqué l’opposition entre les deux hommes durant l’ensemble de leur carrière ou même leurs alliances spontanées.

L’attention est surtout mise sur son opposition au gouvernement libéral de Louis-Alexandre Tachereau où on voit Houde, à titre de député à l’Assemblée nationale (oui, le cumul de fonctions se pratiquait), revêtir le manteau du défenseur des malpris.

Puis, l’homme de principe a dénoncé le gouvernement libéral fédéral de Mackenzie King pour avoir renié sa promesse de ne pas opter pour la conscription.

On avait oublié trop vite que la Crise d’Octobre avait connu un précédent, car Houde fut arrêté en pleine nuit, sans mandat, et confiné dans un camp de concentration à l’extérieur de la province.

Son pire ennemi a toutefois été la misère qui lui rappelait ses origines humbles. Toutes ses décisions politiques semblaient tenir compte de cette lutte contre la faim, la maladie et le chômage. Ses prises de bec contre les banquiers de Montréal n’ont fait qu’amplifier sa réputation de défenseur des pauvres.

L’angoisse de la défaite électorale, qui mettait en péril son gagne-pain, l’a cependant conduit à fermer les yeux sur certaines pratiques électorales, par exemple en sollicitant le soutien de caisses occultes.

Le populisme de Houde suscitant l’engouement les masses, certains ont tenté d’inciter le populaire maire à imiter Mussolini et à marcher sur Québec comme le Duce a marché sur Rome. Mais c’était sans compter sur sa nature non-violente.

En entrevue au Devoir, Alexis Martin considérait Houde comme le témoin d’une certaine conception du Canada français. Chose certaine, le pacifisme n’est pas mort avec lui. Du moins, en ces temps troubles, le souvenir de cet homme qui disait ne pas connaitre la haine mérite d’être célébré.
 
Camillien Houde - le petit gars de Sainte-Marie
Une coproduction du Nouveau théâtre expérimental avec la participation des Voies culturelles des faubourgs dans le cadre de la programmation officielle du 375e anniversaire de Montréal présenté à l’Espace libre

Texte - Alexis Martin
Mise en scène - Daniel Brière et Geoffrey Gaquère
Interprétation - Josée Deschènes, Johanne Haberlin, Pierre Lebeau, Jacques L'Heureux, Didier Lucien, Evelyne Rompré et 22 citoyens du quartier Centre-Sud

mardi 20 octobre 2015

Entre le manioc et le scandale minier

compte rendu de la pièce Bibish de Kinshasa de Philippe Ducros

Article paru dans L'aut'journal et disponible à cette adresse: http://lautjournal.info/20151020/entre-le-manioc-et-le-scandale-minier

    Vous lisez ceci sur votre téléphone prétendument intelligent? Grand bien vous fasse, mais vos idéaux progressistes s’en trouvent ternies si on doit considérer que sa construction repose sur l’extraction du coltan, un minerai duquel on extrait des matériaux essentiels à la composition de votre appareil mobile.
Le coltan est extrait majoritairement en République démocratique du Congo (RDC). Comme il n’est pas exclusif à ce territoire, on en retrouve un peu ailleurs, dont au Canada, mais c’est là seulement, en RDC, qu’il est bradé en quantité suffisante et à un coût qui permet aux grands fabriquants d’offrir des cellulaires abordables.
crédit photo: David Ospina
On parle du «coltan du sang» comme on parle des «diamants du sang». L’enjeu est le même. Le pays a beau posséder une fortune dans ses entrailles, son peuple est victime d’une misère qui n’est cependant pas inexplicable.
En 1996, lorsque Laurent-Désiré Kabila «marche sur Kinshasa pour chasser Mobutu, écrit Philippe Ducros dans La porte du non-retour, son avancée est incroyablement sanglante… Il a besoin de liquidités. Des société internationales, dont beaucoup de canadiennes, signent des contrats avec lui au fur et à mesure de sa progression, ce qui place les matières premières du pays sous contrôle des multinationales.»
Après un court régime autocratique, Kabila est assassiné en 2001. L’ironie est double: cela se produit 40 ans jour pour après l’assassinat du héros national Patrice Lumumba, un des pères de l’indépendance du Congo, après avoir été lui-même élevé à ce titre, et il est tué par un enfant-soldat après en avoir fait usage durant sa rébellion.
Voilà un peu ce qu’on peut apprendre dans les marges de la pièce Bibish à Kinshasa de Philippe Ducros. C’est à dire que l’objet théâtral est double. Il est constitué d’un monologue conduit par Gisèle Kayembe qui partage la réalité sociale de Kinshasa dans toute sa richesse et sa complexité, mais également d’entractes où il est possible d’aller se chercher une consommation auprès de Papy Maurice Mbwiti qui fait office de barman tout en écoutant Philippe Ducros, metteur en scène, échanger avec Marie-Louise Bibish Mumbu, auteure du roman Samantha à Kinshasa, dont Gisèle Kayembe interprète les passages.
L’auteure et le metteur en scène échangent tout en cuisinant un plat typique congolais fait de morue salée, de manioc et de plantain. On se croirait à un Un souper presque parfait avec des échanges dignes de Parler pour parler.
Ces interludes permettent d’approfondir des aspects qui échappent à notre réalité et qui ont été évoqués dans le texte de Mumbu, sinon ils donnent l’occasion de mettre en lumière les scandales qui sévissent dans ce pays plus grand que «la Belgique, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal et la Grèce réunis.» (La porte du non-retour)
En effet, le scandale minier est à la source même d’un massacre qui scarifie ce pays par des
crédit photo: David Ospina
millions de morts et le viol de femmes et d’enfants, soit environ mille par jour. Ducros précise par ailleurs la nature de ce «paradis légal» qu’est le Canada: en s’y incorporant et en s’inscrivant à la Bourse de Toronto, centre financier des sociétés minières du monde, les entreprises s’y trouvent protégées contre les poursuites issues de l’extérieur du pays.
Donc, aujourd’hui, l’ordre politique est contesté par des troupes rebelles. Tout comme Kabilé avant eux, ils recrutent des enfants-soldats pour mener leur révolution et financent leur guerre avec les richesses du pays éternellement bradée, et ce, avec la bénédiction des entreprises minières qui n’en demandent pas moins.
Était-ce mieux avant, demande Ducros à Mumbu? Qu’est-ce qui est mieux, le Zaïre de Mobutu ou le RDC de Kabilé père et fils? Cela reviendrait à choisir entre la peste et le sida, de répondre l’auteure, qui a été journaliste en son pays et a donc eu un regard privilégié sur sa mère-patrie.
L’oeuvre de Mumbu témoigne de son attachement de Mumbu à ses racines. Malgré cela, elle a donné naissance à un enfant il y a trois semaines en terre québécoise, comme une nouvelle racine qui se plonge dans le territoire de son exil.
Pour Papy Maurice Mbwiti, lorsqu’il a été interrogé par Ducros alors que Mumbu est allée allaiter son bébé dans les coulisses de l’Espace libre (c’est dire l’ambiance décontractée qui y régnait), il souhaite ardemment retrouver sa jeune famille qui demeure encore en RDC, là où on sourit faute de mieux.

Bibish de Kinshasa
une production de Hôtel-motel
présenté à l’Espace libre
Montage et mise en scène: Philippe Ducros
avec Gsèle Kayembe
accompagnée de Marie-Louise Bibish Mumbu, Philippe Ducros et de Papy Maurice Mbwiti
assistance à la mise en scène et régie: Manon Claveau
Éclairages: Thomas Godefroid
Scénographie: Julie Vallée-Léger
Direction technique et de production: Caroline Turcot
Direction administrative: Marie-Christine André
Stagiaire: Zazie Brosse
jusqu’au 24 octobre 2015

Leçon de survivance congolaise

Entretien avec Philippe Ducros

Article paru dans L'aut'journal et disponible à l'adresse suivante: http://lautjournal.info/20151009/lecon-de-survivance-congolaise


    Fort d’une expérience de voyage qui l’a porté un partout dans la diversité du monde, l’auteur et metteur en scène Philippe Ducros fait du matériau théâtral l’oeuvre utile d’un documentariste.

    Contacté par L’aut’journal pour discuter de sa proposition théâtrale, celui-ci a partagé ses visées derrière la création de Bibish de Kinshasa qui sera présentée à l’Espace libre du 13 au 24 octobre prochain.

crédit photo: Guillaume Simoneau
    D’abord inspiré par un voyage en République démocratique du Congo (RDC) en 2010 qui a donné naissance à une oeuvre, La porte du non-retour, qui s’est présentée comme un déambulatoire théâtral et photographique, et dont les éditions L’instant même en a immortalisé le souvenir en 2012, Philippe Ducros a décidé de revenir sur cette expérience marquante, voire traumatisante, après être entré en contact avec le roman Samantha de Kinshasa de Marie-Louise Bibish Mumbu.

Du Congo, il en parle avec un sentiment d’urgence, parce que notre regard sur la scène internationale est obnubilé par des enjeux futiles comme celui du niqab dans le cadre de la campagne électorale alors qu’il s’y sévit un des conflits les plus meurtriers (jusqu’à 6 millions de morts) depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Ducros dénonce allègrement la responsabilité du Canada de Stephen Harper, sans négliger cependant la responsabilité des gouvernements libéraux précédents, qui ont fait un «paradis légal» (l’expression est de Ducros) pour les sociétés minières qui accaparent entre la moitié et les trois quarts des gisements congolais. L’auteur insiste: «Nous sommes directement impliqués».

Par ailleurs Alain Denault, connu pour la poursuite-bâillon que lui a intenté la société aurifère canadienne Barick Gold après la publication de son ouvrage Noir Canada, sera présent le 22 octobre prochain à l’Espace libre, tout de suite après la représentation, afin d’échanger sur la problématique minière en RDC.

    Le metteur en scène insiste cependant sur le fait que, bien qu’il sera présent sur scène, c’est Marie-Louise Bibish Mumbu, journaliste, écrivaine, qui est au centre du projet Bibish de Kinshasa. Elle sera même doublement présente sur scène étant donné que l’actrice Gisèle Kayembe interprétera son rôle afin de livrer des passages de son roman Samantha à Kinshasa.

    Ces lectures seront entrecoupées d’interventions de Bibish, de Ducros, mais également de Papy Maurice Mbwiti qui parleront de la vie congolaise, le tout dans un esprit de franche camaraderie, comme lors d’une bouffe entre amis.

Le caractère festif entourant le grave sujet des crimes de guerre qui sont commis en RDC souligne la résilience de ce peuple capable de lucidité malgré tout. La dignité dont il fait preuve, dit Ducros, est un vecteur de fierté. Sa pièce est un hommage à ce peuple, un hommage à la vie.

Philippe Ducros n’a que des éloges à offrir à ses comparses qui partageront la scène avec lui. Il parle d’eux comme du peuple congolais en général comme des survivants qui perpétuent cette survivance au Québec dans une toute nouvelle dimension.

Ici, tout est à refaire. Comme ils ont tous la fibre artistique, le metteur en scène ne cache pas
crédit photo: David Ospina
que cette expérience théâtrale qu’ils s’apprêtent à vivre servira de carte de visite. Nous avons tout à gagner à les connaître.

Mais Ducros va plus loin en disant qu’on a tout à gagner dans le rapport à l’altérité. Il confie avoir découvert de nouveaux codes théâtraux par le contact de Gisèle Kayembe, une actrice dont il vante le talent et qui gagne à être connue.

Dans notre confort et notre indifférence, apprendre de cet instinct de survivance ne serait pas fâcheux pour nous. Lorsqu’il lui a demandé comment il allait, un quidam congolais rencontré à Kinshasa a répondu ceci à Ducros: «On se bat». Voilà bien une leçon de vigilance contre les inepties quotidiennes auxquelles nous sommes confrontés et une invitation à s’en tenir à l’essentiel.

mercredi 1 avril 2015

Sacrifier pour faire société

Texte rédigé pour L'Aut'journal et disponible à cette adresse: http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=5872

Valérie Remise

La chanson [Wi] de Loco locass prône la concertation des forces en vue d’un objectif défini, d’un projet de société. Alors, comment doit-on interpréter ce couplet? : «Qu’ont en commun Wajdi Mouawad, Bertrand Cantat, / Le docteur Turcotte, Zdeno Chara? / Ce sont tous des boucs émissaires, / Ce sont tous des paratonnerres / D’une colère sans repère / Me répète Rapaille Clotaire.»

Lorsque Wajdi Mouawad propose la collaboration de Bertrand Cantat dans la mise en scène de son Spectacle des femmes, c’est l’hécatombe dans l’opinion publique: «Réhabiliter un assassin, vous n’y pensez pas sérieusement?» Pire, on accusa l’homme de théâtre d’avoir manqué de sensibilité à l’égard du public québécois, à l’égard de ses «valeurs». Le fait que Cantat ait déjà purgé une peine pour l’homicide involontaire de sa conjointe pesait peu dans l’humeur populaire. Cantat était coupable et devait le demeurer.

En 2011, le colosse de plus de deux mètres Zdeno Chara des Bruins de Boston plaque violemment Max Pacioretty du Canadiens de Montréal contre la baie vitrée du Centre Bell, devant le regard médusé des amateurs de hockey. Cette mise en échec causa la fracture d’une vertèbre cervicale et une sévère commotion cérébrale au joueur du Tricolore.

Là encore, les Québécois n’ont pas tari leur colère à l’égard du défenseur de Boston ni contre les mises en échec au hockey. Elle fut telle que le Service de police de la ville de Montréal ouvrit une enquête sans que cela mène à quelque sanction que ce soit contre Chara.
Loco locass a donné trois exemples de boucs émissaires de la colère populaire, mais les exemples ne manquent pas. Le groupe Mes aïeux a fait une chanson entière de leur énumération dans La stakose (ou, si on préfère, «c’est à cause»).

L’explication anthropologique

Le rôle de toute spiritualité est d’apporter une explication morale de l’inconnu. Pour cette raison, tous ses aspects, à commencer par ses interprètes, sont des objets de fascination. Ils sont sacrés, et cela inclut les victimes sacrificielles. L’étude anthropologique révèle des correspondances entre les pratiques religieuses des sociétés primitives et celles des sociétés actuelles. Ainsi permet-on de comprendre certains mécanismes sociaux.

Le philosophe français René Girard s’est intéressé au rôle des boucs émissaire dans l’ornière de l’anthropologie. En effet, dans La violence et le sacré, il avance l’idée que les collectivités sont composées d’individualités aux désirs qui se heurtent parfois les uns aux autres, créant des tensions édifiant une colère qui peut conduire à la destruction du tissu social. Le chaos, quoi.

Les victimes sacrificielles apaiseraient les tensions en agissant comme des points de fuite de l’attention populaire. On peut facilement se représenter le sacrifice de la jeune vierge dans un geste cérémonial afin de plaire au dieu qui empêche la pluie de tomber tant il est de mauvais poil.
Toutefois, rien n’empêche que ce point focal soit représenté par une collectivité. Hitler n’a-t-il pas ciblé les juifs pour mobiliser ses troupes?

L’ennemi public

Sous le couvert d'une comédie de mœurs mettant en scène trois générations d’une famille qui se réunit pour un souper somme toute banal, Olivier Choinière a mis en scène le syndrome québécois de la crucifixion collective de ce qu'il appelle lui-même l' «ennemi public».

Lors des conversations cacophoniques autour de la table, le sentiment de déjà vu est probable, car les sujets abordés ont surement été entendus entre la dinde et la tourtière ou autour de la machine à café au boulot.

Les maux de la société québécoise y passent tour à tour, chacun y trouvant son responsable, que ce soit l’échec du projet souverainiste, la qualité de la langue française ou l’inculture des jeunes. On cause également du 11 septembre 2001 et de la crise économique.

À chaque fois, le raisonnement est précipité par un intellectualisme des bas instincts. Les sophismes servent bien à identifier des coupables. L’idée est de trouver un dénominateur commun non pas pour améliorer le sort commun, mais bien pour soulager les frustrations qui animent le quotidien.

Le docteur Turcotte était-il coupable? Impensable, sauf pour Daniel, le personnage interprété par Frédéric Blanchette, qui se fait l’avocat du diable dans les débats. Mais bientôt, il se retrouve marginalisé au moment où les discussions s’enveniment jusqu’à devenir lui-même l’objet à sacrifier.
Daniel attire sur lui un mélange de crainte et d’indignation. Bref, il fascine. Du coup, il se voit extrait momentanément du tissu social afin d’être exécuté. Mais l’instant d’après, l’ordre revient dans la famille et il peut rejoindre les siens.

En réduisant le paradigme social à petite échelle, Choinière apporte un éclairage tout à fait intéressant sur la manière avec laquelle la victime devient la soupape d’une violence en ébullition. Il nous fait comprendre que le lynchage et l’intimidation déclinent de cette pratique rituelle.

À un moment donné de la pièce, on discute de l’affaire Coffin, une histoire qui a animé les conversations de salon depuis les soixante dernières années. Pour la petite histoire, Wilbert Coffin est ce Gaspésien exécuté pour l’assassinat sordide de trois touristes américains.

La polémique ne manque pas de sévir à propos de l’enquête policière et du procès qui a suivi. Coffin a été tantôt ciblé par Maurice Duplessis afin d’apaiser la colère des américains qui réclamaient un coupable, tantôt assassiné afin de s’approprier ses claims miniers.

Quoi qu’il en soit, la théorie du complot, véritable phénomène dans les forums de discussion, est une mine d’or de victimes sacrificielles.

Chacune sert de pierre à l’édifice des mythologies populaires, mélanges de vérité et de fabulation expliquant le monde. Jadis, elles expliquaient l’origine du monde. Aujourd’hui, elles servent à interpréter le présent. Dans tous les cas, elles nourrissent le dialogue social, prémisse à la constitution des sociétés.

texte et mise en scène: Olivier Choinière
interprétation: Frédéric Blanchette, Muriel Dutil, Amélie Grenier, Alexane Jamieson, Brigitte Lafleur, Steve Laplante, Alexis Plante
assistance à la mise en scène et régie: Stéphanie Capistran-Lalonde
conseil dramaturgique: Jean Marc Dalpé
scénographie: Jean Bard
costumes: Elen Ewing
éclairages: Mathieu Marcil
son: Éric Forget
coach marionnettes: Olivier Ducas
accessoires: Angela Rassenti
conception vidéo: Michel-Antoine Castonguay
maquillages et coiffures: Sylvie Rolland-Provost
codirection technique: Jean-Philippe Charbonneau, Francis Laporte
machiniste de plateau: Eric-William Quinn
présenté au Centre du Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 21 mars 2015.

Une légende du pays en 2035


Texte rédigé pour L'Aut'journal et disponible à cette adresse :http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=5791

Josée Lecompte



Lecteur de littérature de science-fiction à son jeune âge, René Lévesque songeait à écrire un roman d’anticipation après son retrait de la politique, projetant le Québec dans un avenir où son statut de pays aurait été acquis.

Étonnamment, de voir dans une fiction futuriste que le Québec est un pays à part entière n’est pas marginal. De plus, s’il résiste à l’épreuve du temps, en ne peut pas en dire autant du reste de l’Amérique du Nord. La chute des États-Unis d’Amérique semble inévitable, entrainant avec eux le reste du Canada, à l’exception peut-être des Acadiens que le Québec parvient parfois à rescaper.

De manière générale, ce choix éditorial est moins une prise de position politique qu’une vision de l’évolution naturelle du monde, surtout lorsque cela vient d’un auteur américain ou d’ailleurs. Par contre, la chose n’est pas du tout innocente lorsqu’elle est alimentée par des créateurs québécois tel que le montre la toute récente pièce du Théâtre du Futur actuellement à l’affiche au Théâtre d’aujourd’hui, soit Épopée nord d’Olivier Morin et de Guillaume Tremblay.

Josée Lecompte
Cette proposition théâtrale sous forme de récit d’anticipation est la troisième partie d’une trilogie incluant les pièces Clothaire Rapaille, l’opéra-rock et L’assassinat du président. Cette pièce s’installe sous la forme d’une légende racontée à des spectateurs installés tout autour de la pièce. L’ambiance rappelle une bonne vieille soirée canadienne avec ses danses et chansons traditionnelles, le sucre à la crème et le caribou partagé entre convives.

Le futurisme de Morin et Tremblay va de pair avec un profond enracinement dans des traditions qui autrement auraient été jugées désuètes, voire quétaines. On serait porté à croire que le statut de pays enfin acquis décomplexifie notre rapport au passé. Pays, il l’est devenu en 2022 au détour d’une campagne référendaire victorieuse menée par Gilles Duceppe, premier président de la nouvelle république.

En 2035, année où s’installe le récit, les promesses de jours meilleurs se réalisent dans les politiques économiques, environnementales et culturelles. Seule ombre au tableau, le peuple invisible, tel que Richard Desjardins les a appelés dans son documentaire de 2007 à propos des Algonquins, mais le problème reste le même à l’égard des autres peuples des Premières Nations.

Dans l’avenir, la problématique autochtone demeure entière. Pire, elle s’est envenimée avec un mépris digne du Indian act (loi sur les Indiens), cette loi coloniale et raciste que le gouvernement fédéral n’entend toujours pas modifier, encore moins l’abolir. Or, les autochtones ont planifié leur revanche qui fera en sorte de renverser les rôles entre dominant et dominé, entre majoritaire et minoritaire.

L’humour avec lequel Morin et Tremblay manipulent cette réflexion sur l’avenir est exubérant, mais non moins pertinent, bien que souvent cabotin. Le recourt au réalisme merveilleux permet d’explorer les archétypes et les mythes québécois afin de révéler notre intériorité collective, autant ses anges que ses démons.

Comme l’a confié au Devoir Guillaume Tremblay, ce travail de projection est définitivement mieux que ce que projettent ces politiciens abonnés aux «vraies affaires» dont les stratégies ne sont que planifications à court terme, leur vision de l’avenir n’allant jamais au-delà de la semaine suivante.

Épopée nord
texte, mise en scène et interprétation Olivier Morin
texte et interprétation Guillaume Tremblay
interprétation et musique Navet Confit
interprétation Myriam Fournier, Virginie Morin
musique sur scène Ariane Zita
scénographie Alexandre Paquet
éclairages Marie-Aube St-Amant Duplessis
une production du Théâtre du Futur
présenté à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’aujourd’hui du 27 janvier au 14 février 2015
en supplémentaires les 14, 17, 18, 19 et 20 février 2015